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David Amiel : ”Il est temps d’avoir une véritable réflexion globale sur les rémunérations dans la fonction publique“

Le ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État, David Amiel détaille auprès d’Acteurs publics ses priorités pour une fonction publique qui fait l’objet d’attentes “immenses”. Selon lui, il est ”temps d’avoir une véritable réflexion globale sur les rémunérations”. Entre contexte budgétaire contraint et crise d’attractivité, il défend l’importance du dialogue social, refuse l’augmentation des jours de carence et annonce l’installation à Lille du nouvel établissement public unique regroupant les cinq IRA. Avec, en ligne de mire, l’objectif de “desserrer l’étau” qui pèse sur les agents publics, pris entre procédures et pression des usagers, tout en préparant le débat présidentiel de 2027.

Quelles sont vos priorités pour les mois à venir ? Laurent Marcangeli avait opté pour un discours d’apaisement après l’épisode houleux de Guillaume Kasbarian. “Je crois en vous, je vous aime et je souhaite travailler avec vous”, avait‑il ainsi lancé à l’adresse des fonctionnaires en tranchant dans le verbe avec son prédécesseur. Des mots doux qui n’ont pas forcément été transformés en actes…

Je ne prétendrais pas être un ministre en début de quinquennat. On est dans un moment où l’on sait que chaque minute compte. Je vais donc m’attacher à faire aboutir des progrès concrets très rapidement et aussi à permettre un débat de qualité pour l’élection présidentielle de 2027. Je m’attache aussi à ce que des engagements pris précédemment soient honorés comme je sais que l’instabilité ministérielle crée des inquiétudes dans les administrations et chez les agents publics. Je tiens donc à la continuité de parole et des engagements de l’Etat.

Ensuite, il y a des attentes immenses chez les Français autour de la question des services publics. Ces attentes légitimes non satisfaites alimentent le vote pour les partis populistes. C’est donc notre devoir de porter des améliorations et des transformations à la hauteur des enjeux. Et cela ne peut se faire qu’avec les agents et jamais contre eux.

D’ailleurs les agents sont les premiers à demander des réformes de l’Etat comme ils sont les premiers à en subir les dysfonctionnements. Je refuse que les fonctionnaires soient la chair à canon du débat public national. On voit bien la tentation qui existe aujourd’hui. Je n’oublie pas qu’il y a cinq ans, la France entière a applaudi aux fenêtres les travailleurs en première ligne dont un très grand nombre d’entre eux étaient des agents publics, il faut que l’on honore les promesses collectives qui ont été faites à ce moment‑là. Bien souvent les agents publics sont dans une situation moins favorable que les salariés du privé contrairement à beaucoup d’idées reçues.

Quels sont les chantiers que vous souhaitez porter ?

Il y a deux urgences. Tout d’abord une urgence sociale : celle de la reconnaissance des travailleurs de première ligne, en contact direct et au quotidien avec les usagers des services publics. Je pense aussi évidemment à la question du droit des femmes, notamment celles qui ont des enfants, en matière de congé pathologique, de congé maternité, de prise en compte de l’effet de la maternité sur la carrière. Les droits étaient moindres dans la fonction publique que dans le secteur privé.

C’est pour cette raison que dès mon arrivée j’ai tenu à corriger ces injustices. J’ai annoncé aux syndicats dès le premier Conseil commun de la fonction publique (CCFP) qu’on allait améliorer la retraite des agentes publiques ayant eu un ou plusieurs enfants, comme le conclave l’avait prévu pour les salariés du privé.

De la même manière, je me suis engagé à allonger d’une semaine le congé pathologique prénatal, tout en lançant la négociation sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Des écarts de salaires importants persistent, d’à peu près 10 %, alors même que le statut de la fonction publique devrait garantir une parfaite équité à travail égal. Les discriminations explicites ou implicites ont un impact sur les carrières des femmes. Cette problématique sera au centre de nos travaux avec les organisations syndicales.

Comment comptez‑vous agir sur la question du logement des agents publics ? En tant que député vous aviez porté une proposition de loi sur le sujet, dont l’examen a été interrompu.

La question du logement doit effectivement être investie plus fortement. Encore une fois, les agents publics ne disposent pas des dispositifs dont bénéficient certains salariés du secteur privé, comme par exemple “Action logement”. L’accès au logement est pourtant un enjeu majeur d’attractivité mais aussi de fidélisation pour des personnels hospitaliers, de l’éducation, de la fonction publique territoriale. C’est le cas notamment dans les grandes villes, dans les régions frontalières, littorales, depuis Paris jusqu’à la Haute‑Savoie. Je souhaite que l’examen de la proposition de loi pour le logement des agents publics, que je portais en tant que député, reprenne. J’échange d’ailleurs beaucoup avec le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, sur cette initiative.

Enfin, la question de la protection des agents victimes d’agressions est primordiale. Des travaux sur le sujet ont été engagés par mon prédécesseur, Laurent Marcangeli, et je les poursuis dans le cadre du dialogue avec les organisations syndicales et les parties prenantes.

Et quelle est la seconde urgence, selon vous ?

L’urgence technologique. On constate là aussi un contraste très fort entre des innovations qui se multiplient (avec le développement du numérique et de l’IA) et des procédures qui sont encore très étouffantes, avec une paperasse qui fait perdre un temps fou aux agents. Personne n’est devenu policier pour taper des procès‑verbaux, personne n’est devenu enseignant‑chercheur pour passer des heures à remplir des appels à projets afin d’obtenir des financements. Personne n’a rejoint un service budgétaire, financier ou comptable pour recopier des données d’un tableau à l’autre. Les agents publics ont accès, dans leur vie personnelle, à des instruments dont ils ne disposent pas sur leur lieu de travail : c’est insensé. On leur doit de faire mieux et c’est pour cela que nous sommes déterminés à accélérer le déploiement de l’IA dans le secteur public.

J’ai tenu à lancer, dès ma prise de fonction, l’expérimentation d’un agent conversationnel avec Mistral auprès de 10 000 agents publics. C’est la raison pour laquelle je me suis rendu également à Berlin la semaine dernière [à l’occasion du sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique, ndlr] pour signer avec le gouvernement allemand, ainsi que les entreprises Mistral et SAP, un partenariat inédit pour une IA souveraine dans nos administrations. Les logiciels SAP sont déjà bien connus des agents publics à travers la plateforme Chorus.

Comptez‑vous aller plus loin sur l’intelligence artificielle ?

Chorus est un très bon exemple. Ce que l’on a réussi à numériser, il faut désormais qu’on puisse l’automatiser avec l’IA pour faire gagner du temps aux agents publics. Aujourd’hui, on dispose d’instruments technologiques qui pourraient permettre aux agents de se concentrer sur leur cœur de métier, la raison de leur engagement. Ce serait criminel de ne pas les déployer largement. Il convient également de renforcer la formation initiale et continue au numérique. Je continuerai, dans les semaines qui viennent, à mettre l’accent sur ce chantier et à utiliser le levier de la commande publique pour garantir des outils numériques souverains, sécurisés, solides et durables.

Je suis frappé par le fait que beaucoup d’agents publics se sentent aujourd’hui pris entre le marteau et l’enclume. Entre une avalanche de procédures, de reporting qui vient d’en haut et une pression, un bouillonnement, des impatiences qui viennent des usagers. Et c’est cet étau‑là qu’il faut réussir à desserrer. C’est la raison pour laquelle je m’attaque à ces deux urgences, l’urgence sociale pour améliorer la vie quotidienne des agents publics et l’urgence technologique pour alléger le poids de la paperasse.

Sur l’urgence de la reconnaissance, pour les syndicats, cela passe en premier lieu par les salaires. Comment vous positionnez‑vous par rapport au travail entamé sur les rémunérations et les grilles ? Comptez‑vous reprendre le travail de votre prédécesseur ?

Tout le monde connaît le contexte budgétaire dans lequel on se trouve, qui est difficile dans tous les secteurs et pour tous les domaines de la vie du pays. C’est souvent le cas après de grandes crises, et celle de la crise sanitaire et celle l’inflation n’y font pas exception.

On a eu, ces dernières années, un certain nombre de revalorisations catégorielles importantes, le Ségur de la santé par exemple. Il y a aussi eu des mesures de protection pour les agents les moins bien payés. D’ailleurs si on regarde le dernier rapport annuel de la DGAFP, les 10 % d’agents les moins bien payés ont vu leur revenu augmenter deux fois plus vite que les 10 % des agents publics les mieux payés. L’indice minimal de traitement a notamment été relevé. Par conséquent, nous sommes face à un phénomène d’écrasement d’un certain nombre de grilles, ce qui pose des problèmes en termes de perspectives de carrières. Il faut que l’on pose ce diagnostic avec les organisations syndicales pour continuer de réfléchir collectivement à des évolutions.

Pendant des années des mesures exceptionnelles de protection contre le choc inflationniste (qui ont plutôt visé les agents les moins bien payés) et de revalorisations catégorielles ont été prises. Il est temps d’avoir une véritable réflexion globale sur les rémunérations.

Vous avez déclaré vouloir faire de la qualité de vie et des conditions de travail des agents votre priorité. Comment cela va‑t‑il se matérialiser ?

J’ai évoqué un certain nombre de sujets sur lesquels je souhaite avancer : le logement, la protection, le déroulement des carrières, le congé maternité, les conditions matérielles et numériques. J’essaye toujours d’avancer sur deux jambes. Prendre des mesures immédiates qui apportent des progrès pour les personnes concernées et dresser des perspectives. Je crois beaucoup au dialogue social sur l’ensemble de ces enjeux. Dès ma prise de fonction, j’ai pris attache avec les syndicats de la fonction publique, je les ai reçus en tête à tête, j’ai présidé le Conseil commun de la fonction publique (CCFP) et je compte bien présider les suivants. J’ai aussi tenu à ce que la fonction publique soit pleinement intégrée à la concertation lancée sur l’avenir du travail et des retraites pour corriger les oublis et iniquités du conclave. Un conclave qui a abouti à un certain nombre de propositions pour le secteur privé mais qui ne prenaient pas en compte les spécificités de la fonction publique, notamment sur le calcul de la retraite. J’ai donc immédiatement demandé à ce que la fonction publique soit mise sur un pied d’égalité avec le secteur privé dans les discussions. C’est ce que l’on va porter ensemble avec Jean‑Pierre Farandou.

Comment la fonction publique va‑t‑elle être prise en compte dans le cadre de ces concertations ?

Même si le secteur public a ses spécificités, il y a des thèmes communs qui se sont dessinés, que ce soit sur les questions démographiques qui se posent par rapport aux régimes de retraite, sur les conditions de travail ou encore sur l’impact de l’IA. Il y aura donc à la fois des séances communes public‑privé et des ateliers dédiés à la fonction publique. Bien sûr, en parallèle, il y aura la poursuite de l’agenda social au sein même de la fonction publique. Le but de la conférence nationale, c’est de pouvoir, sur les très grands enjeux qui se posent au monde du travail, établir un diagnostic le plus partagé possible, mettre sur la table différents scénarios de réforme, voir lesquels peuvent faire consensus, lesquels ne le feront pas et nécessiteront d’être tranchés par la présidentielle de 2027. Je répète : il était très important que la fonction publique ne soit pas l’oubliée de ce dialogue, alors qu’elle représente 20 % des actifs.

Sous quel angle et quelles actions comptez‑vous aborder la question de la crise d’attractivité de la fonction publique ? Comment comptez‑vous ré-attirer les jeunes talents ?

L’ensemble des actions que j’ai évoquées renforceront de fait l’attractivité des métiers : les progrès en matière de droits, la protection des agents, les avancées technologiques pour faciliter le travail. Mais il y a aussi un enjeu majeur sur la formation. Une réforme a été mise en œuvre pour la haute fonction publique et notamment au niveau de l’INSP. Je crois qu’il faut que l’on puisse maintenant mener une grande réforme des cadres de proximité puisque ce sont eux qui portent à bout de bras la transformation publique et la modernisation de l’action publique.

Cela nécessite d’harmoniser leur formation, de promouvoir l’excellence en matière de formation technique et managériale. C’est dans ce sens‑là que je défendrai la réforme des IRA, qui est extrêmement importante. Ce lundi 24 novembre, j’annonce d’ailleurs l’installation à Lille du siège du nouvel établissement public unique qui réunira les 5 IRA actuels (Bastia, Lille, Lyon, Metz et Nantes) pour plus d’efficacité et de clarté. Nanterre deviendra aussi un établissement à part entière en 2027. Le choix de Lille réaffirme la volonté de ne pas tout centraliser en région parisienne.

Concernant l’INSP, quelle est votre position à la suite de la publication de la lettre critique des élèves ?

Je ne regrette aucunement le classement de sortie qui créait beaucoup d’arbitraire, qui mettait une pression folle sur l’ensemble de la scolarité et qui était souvent dénoncé. Mais, oui il y a des dysfonctionnements dans cette nouvelle procédure de sortie. Que ce soit sur le nombre d’entretiens, sur la difficulté qu’ont pu avoir certains élèves à valoriser les spécificités de leurs parcours. Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis : il y a des choses qu’il va falloir corriger.

Comment comptez‑vous procéder ?
J’ai demandé qu’un audit soit conduit conjointement par la diese et la DGAFP, afin de tirer le bilan de cette première procédure de sortie, pour entendre les propositions d’amélioration et pour permettre à la prochaine direction de l’INSP [qui prendra ses fonctions en janvier 2026, ndlr] d’en tirer toutes les conséquences. Le dialogue se poursuit également avec les élèves à tous les niveaux, les suggestions qui sont faites par les élèves de cette promotion ont vocation à être prises en compte dans cet audit. Ce dernier sera conduit dans les prochaines semaines avec l’idée que la prochaine direction puisse se saisir de ses conclusions pour une mise en œuvre lors de la prochaine procédure de sortie.

Concernant l’absentéisme, plusieurs parlementaires (y compris l’aile libérale du camp présidentiel) souhaitent augmenter le nombre de jours de carence dans la fonction publique. Quelle est votre position sur le sujet ?

Je ne suis pas favorable au passage à 3 jours de carence, dans la mesure où il y a d’ores et déjà un jour de carence et aussi une indemnisation à 90 % du congé maladie ordinaire. Cela ne me paraît pas souhaitable, d’autant plus que dans le privé, il y a souvent une compensation par les complémentaires.

Vous vous dites très attaché au dialogue social. Les élections professionnelles ont lieu dans un an. On a pu constater, lors du dernier scrutin, une baisse de la participation qui interroge sur la capacité d’action des syndicats. Comment analysez‑vous cette situation ? Quelle importance de participer à ces élections professionnelles ?

C’est extrêmement important. Pour faire face aux grandes transformations, qu’il s’agisse de la formation, de l’intégration de la transition écologique, numérique et démographique, on a besoin d’avoir des syndicats forts, c’est vrai dans la fonction publique comme c’est vrai dans le secteur privé. Donc plus le taux de participation est élevé, meilleure est la nouvelle pour la démocratie sociale.

Les pays occidentaux sont confrontés à une crise de la représentation, on le voit dans l’adhésion aux partis politiques, dans la participation aux élections politiques comme professionnelles. La désaffiliation a évidemment un effet sur la montée des populismes : cela doit nous inviter à y réfléchir.

Propos recueillis par Marie Malaterre et Bastien Scordia

Article Acteurs Publics du 24 novembre 2025

Article publié le 3 décembre 2025.


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