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Recours aux contractuels ou titularisation via un concours ? Pour réconcilier ces deux visions opposées de l’engagement dans la fonction publique, l’État dispose d’un levier RH. Mais ce dernier requiert néanmoins un changement de mentalité.
“Depuis quelques années persistent des discours optimistes sur la contractualisation, et une vision plus poussiéreuse au sujet des concours.” Ce constat d’un responsable de prépa aux concours administratifs fait écho aux taux de recrutements de contractuels dans la fonction publique, qui dépasse désormais régulièrement les 40 % chaque année, quand ces contractuels ne constituent pas la moitié des nouvelles têtes dans certains ministères. Malgré cette croissance qualifiée de “subie” par un magistrat de la Cour des comptes, les solutions existent pour tenter de réconcilier ces deux modèles antinomiques que sont le recours aux contractuels et la titularisation via un concours.
Les magistrats de la rue Cambon encouragent, dans cette optique, le développement d’un dispositif multifacette qui pourrait faire office de juste milieu au cours des prochaines années : le prérecrutement des contractuels au sein de la fonction publique. Concrètement, ce levier RH permet aux employeurs publics de recruter des agents qui exercent plusieurs années sous contrat, avant d’obtenir la possibilité d’intégrer la fonction publique, via un concours, ou bien en passant devant une commission de titularisation.
L’apprentissage au centre des réflexions
Ce contrat en forme de test pour rejoindre la fonction publique, la DRH de l’État y croit aujourd’hui, sans toutefois souhaiter le généraliser. Le directeur général de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), Boris Melmoux-Eude, cherche par exemple, depuis plusieurs années, à faire passer l’un de ces modèles, via une disposition législative qui ouvrirait la voie à une comptabilisation des années d’apprentissage en vue de tenter les concours internes. Mais les nombreux remaniements ministériels et le calendrier parlementaire bouché en l’absence de majorité ont pour l’instant reporté cette ambition, sans que l’administration ne perde espoir.
Pour le patron de la DGAFP, il est essentiel de “créer un fil entre l’apprenti et la fonction publique”, du fait de “l’investissement important des employeurs, qui se retrouvent à devoir laisser ces jeunes partir après plusieurs années de collaboration”. Et de citer, pour appuyer ses propos, l’exemple du ministère de la Culture, qui emploie de nombreux apprentis sur des métiers très spécialisés “comme lissier ou bronzier” œuvrant dans les manufactures nationales car l’organisation de concours spécifiques “coûte très cher pour des besoins réduits”. “À la fin d’une alternance, si aucun concours n’est organisé pour la spécialité recherchée, les employeurs vont -piocher dans le privé”, regrette l’ancien directeur de cabinet d’Amélie de Montchalin au ministère de la Fonction publique.
La fonction publique d’État, “mauvaise élève”
Dans la continuité de cette idée, le développement du prérecrutement pourrait permettre de faire remonter une donnée sans appel : en 2021, seuls 21 % des contractuels en poste en 2016 dans la fonction publique d’État avaient été titularisés. Un chiffre largement inférieur à ses équivalents dans le versant territorial (28 %) et, surtout, dans l’hospitalière (38 %). “Aujourd’hui, la titularisation n’est plus nécessairement la fin souhaitée de la relation contractuelle, même si le sujet est devenu un serpent de mer”, souligne Emmanuel Aubin, professeur agrégé de droit public à l’université de Poitiers. Cette disparité trouve sa réponse dans une réalité, rappelée par un cadre supérieur passé par la DGAFP : “Dans la territoriale, pour la plupart des cadres d’emplois de catégorie C, vous pouvez être recruté sous contrat puis titularisé au bout d’un an, sans trop de formalités. C’est aussi le cas pour les infirmières, dans l’hospitalière, qui débutent par un contrat avant un stage qui s’achève par la titularisation. À l’État, c’est beaucoup plus rare.”
Des voies de prérecrutement existent effectivement dans ce versant, mais à une échelle beaucoup plus réduite, voire, dans certains cas, relevant de situations exceptionnelles. Dans la police par exemple, il est aujourd’hui possible d’être recruté sous contrat comme policier adjoint, puis de préparer, au bout d’un an, le concours interne de gardien de la paix, en catégorie B. À l’Éducation nationale, un concours exceptionnel a, pour sa part, permis en 2023 à quelques centaines de contractuels d’intégrer la fonction publique, afin de remédier à un manque d’enseignants dans une liste réduite d’académies.
D’autres voies possibles
D’autres modèles perdurent, comme les chaires de professeur junior, dont les titulaires peuvent, depuis 2020, devenir professeurs des universités sans passer par les concours habituels, mais aussi les parcours d’accès aux carrières de la fonction publique territoriale, hospitalière et d’État (Pacte). Mis en place en 2005, ces contrats ouvrent l’accès à la fonction publique, en catégorie C, sans concours. Dans les deux cas suscités, la titularisation des contractuels est déterminée, au bout de leur CDD, par le passage devant une commission de titularisation.
Hostile à la généralisation du prérecrutement, qu’il présente comme “une voie de contournement”, un ancien directeur de cabinet et spécialiste des RH de l’État compare ces types de contrats à un dispositif historique de la fonction publique : le stage préalable à une titularisation, après la -réussite d’un concours. À ses yeux, ces stages étant devenus, pour les DRH publics, une “formalité” car “le concours a déjà été réussi”, l’État ne doit pas traiter les contractuels comme des futurs titulaires en puissance au moment de leur passage devant une commission de titularisation. “Est-ce que les administrations auront le courage de ne pas garder les contractuels à la fin de leur contrat, alors qu’elles ne le font quasiment jamais pour les stagiaires ?” s’interroge-t-il.
Par ailleurs, ces commissions de titularisation ressemblent à s’y méprendre aux concours sur titres, que passent notamment les infirmiers ou les pharmaciens pour être fonctionnarisés : une sélection où c’est le dossier du candidat qui fait la différence, sans épreuves écrites. À la DGAFP, on nous indique d’ailleurs que l’idée d’ouvrir ces concours aux contractuels est une option qui pourrait être encouragée à l’avenir, “afin de récompenser plusieurs années de contrat dans le public”. Un moyen efficace pour réconcilier les jeunes actifs avec la perspective de passer un concours ? Pour un haut fonctionnaire, il s’agit d’une piste à suivre, car “même si passer des épreuves est lourd, de nombreux concours sont relativement allégés et n’engagent pas un travail considérable de la part du candidat”. De nombreuses grandes écoles privées privilégient ainsi, aujourd’hui, le recrutement sur dossier. Ce qui contribuerait aux hésitations des jeunes avant de passer des concours comportant diverses épreuves, nous expliquent plusieurs interlocuteurs interrogés dans le cadre de ce dossier.
Mieux maîtriser son affectation
Au-delà de l’issue imprévisible des concours et de l’obstacle du temps de préparation, les concours nationaux pâtissent, en plus, d’un autre défaut aux yeux d’une partie des candidats potentiels : les réussir débouche très souvent sur un départ dans une autre région que la sienne, pour répondre aux divers besoins locaux de la fonction publique. À l’inverse, le recrutement via un contrat équivaut à une maîtrise fine de son lieu d’affectation, puisque celui-ci est directement inscrit sur la fiche de poste dès le départ du processus de recrutement.
Cette donne en tête, un ancien membre de cabinet ministériel dit aujourd’hui “ne plus croire aux grands concours nationaux et uniformes”, vantant, à la place, “une approche plus locale, à l’image de ce que peuvent faire les douanes avec des concours délocalisés”. C’est justement ce qu’a souhaité faciliter l’exécutif en ouvrant, dans la loi de transformation de la fonction publique de 2019, la possibilité d’organiser des concours nationaux à affectation locale (CNAL) pour un certain nombre de corps de métiers administratifs. Des contractuels peuvent donc désormais plus facilement envisager la titularisation en évitant que le passage d’un concours ne les envoie, théoriquement, à l’autre bout du pays sans qu’ils n’aient leur mot à dire.
Lire aussi : Qualité, coût : un rapport parlementaire appelle à évaluer le recours à l’emploi contractuel dans la fonction publique
Reste que, selon un cadre supérieur, ces concours, s’ils devaient être généralisés, ne pourront fonctionner “que s’ils incluent un grand nombre d’emplois sur différents territoires, ce qui est plus facile à faire pour les postes d’enseignants ou de policiers que pour des fonctions culturelles ou rattachées aux ministères sociaux”. Au risque, en évaluant mal les besoins locaux et les envies des postulants, d’à nouveau se retrouver à devoir, malgré tout, embaucher des contractuels pour “boucher les trous”. “Il ne faut pas que l’on se retrouve dans la situation de la SNCF, à une époque où les DRH se retrouvaient à devoir gérer 20 % d’effectifs en trop dans le Sud, alors qu’il leur manquait 20 % de personnels dans le Nord, sans être en mesure de transférer les uns et les autres”, prévient un inspecteur général des finances.
Revivifier les concours
Pour un autre cadre supérieur, si le prérecrutement pourrait être un dispositif efficace, le plus important est surtout, pour l’avenir, de réhabiliter les concours dans l’esprit des jeunes qui voient l’engagement comme un tabou. “L’administration doit insister sur le fait que passer un concours n’implique pas de faire la même chose pendant toute sa carrière, estime-t-il. Un slogan laisse souvent entendre qu’on changerait plus souvent de fonction et d’entreprise dans le privé, mais à part pour les personnes très diplômées, cela se fait surtout sous la contrainte, contrairement à la fonction publique où les évolutions sont plus positives.”
Car, s’il maîtrise son affectation immédiate, un contractuel ne bénéficiera jamais, sans titularisation, des mêmes avancements de carrière que les titulaires. Même en cas de signature d’un CDI. “Les jeunes contractuels privilégient le lieu, la compétence, et un salaire souvent supérieur à celui d’un titulaire débutant, mais ce n’est pas une pensée à long terme”, regrette un administrateur de l’État. Cette réalité est pourtant prégnante depuis quelques années, comme le souligne Emmanuel Aubin : “Parfois, l’administration propose à des contractuels de passer un concours, mais lorsqu’ils comparent leur future rémunération comme titulaires, ils préfèrent poursuivre sous contrat, afin de conserver une marge de manœuvre sur leur trajectoire professionnelle.”
Un fonctionnaire peut pourtant, lui aussi, tout à fait choisir de prendre un poste hors de la fonction publique s’il le souhaite. D’autant que la DGAFP a récemment allégé les conditions de départ en disponibilité dans le privé, et que le pantouflage ne concerne, lui, que les hauts fonctionnaires ayant signé un engagement de servir pour l’État. “Les fausses idées se construisent fréquemment davantage dans la tête que sur le plan juridique”, soupire un DRH.
Article Acteurs Publics du14 avril 2026
Article publié le 29 avril 2026.