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« Challenges », « L’Opinion », « Les Échos »… : le propriétaire de LVMH a désormais entre ses mains la quasi-totalité de la presse économique française. C’est loin d’être anecdotique, car ses médias façonnent la pensée économique du pays.
Il les veut tous. Déjà propriétaire depuis 2007 du quotidien économique de référence Les Échos, le milliardaire Bernard Arnault est passé à la vitesse supérieure ces derniers mois, engloutissant un à un les titres de presse. En 2025, il a racheté par le biais de son groupe de luxe, LVMH, pas moins de cinq journaux, dont trois spécialisés dans l’économie.
Sa dernière emplette : l’hebdomadaire Challenges, dont il était déjà actionnaire à hauteur de 40 %, et qu’il a repris intégralement, le 30 décembre, à son ami l’ancien industriel Claude Perdriel. Avec Challenges, LVMH a aussi repris les magazines Sciences et avenir et La Recherche, également la propriété de Claude Perdriel, afin, dixit le groupe le luxe, de « promouvoir une information de qualité, la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation ».
En juillet 2025, Bernard Arnault avait déjà procédé au rachat de la totalité des parts de L’Opinion, quotidien autoproclamé pro-business fondé par Nicolas Beytout, un collaborateur de longue date du milliardaire du luxe. Dans la même opération, LVMH a aussi repris L’Agefi, journal reconnu dans le monde de la finance.
Désormais, la division média de LVMH est tentaculaire. Le groupe de Bernard Arnault compte en sa pleine possession une radio, Radio Classique, et douze titres de presse écrite : Les Échos, Le Parisien, Aujourd’hui en France, Paris Match, Investir, Mieux vivre votre argent, Historia, Challenges, Sciences et avenir, La Recherche, L’Agefi et L’Opinion. Dont la moitié est spécialisée dans l’économie et la finance.
En fait, les seuls titres économiques prestigieux de presse écrite qui manquent à Bernard Arnault sont le mensuel Capital, propriété du groupe Prisma, qui appartient à son ami Vincent Bolloré et ne propose guère d’analyse macroéconomique ; le mensuel Alternatives économiques, seul média économique à la ligne hétérodoxe, qui appartient à ses salariés ; et La Tribune, propriété du milliardaire Rodolphe Saadé, mais qui est davantage devenu un hebdomadaire généraliste concurrent du Journal du dimanche, sa rédaction économique étant confinée au site internet.
On pourrait aussi citer, pour être complet, les pages saumon du Figaro, propriété de la famille Dassault, et qui font office de seul concurrent des Échos chaque matin dans les kiosques, dans un format cependant plus réduit.
Position dominante
Bref, la concurrence est de plus en plus maigre face à la mainmise du groupe LVMH sur les titres économiques. Sa position dominante n’est pas due au hasard. Comme d’autres avant et après lui, Bernard Arnault sait bien que combiner les casquettes de grand capitaliste et de patron de presse permet d’être craint de tous, en premier lieu de ses concurrents, tout en maîtrisant une part du discours économique infusant dans le pays, et de s’imposer ainsi comme un pion essentiel auprès des responsables politiques.
C’est certainement ce dernier point qui a convaincu Bernard Arnault d’entrer dans le monde de la presse. En 1993, quelques années seulement après avoir réussi son OPA sur le groupe LVMH et en être devenu le tout-puissant patron, Bernard Arnault a été sollicité par Alain Carignon et Nicolas Sarkozy, respectivement ministre de la communication et ministre du budget du gouvernement Balladur, pour reprendre La Tribune, déjà en difficulté huit ans seulement après sa création.
À l’époque, La Tribune n’était pas vraiment le choix de prédilection de l’homme d’affaires. Bernard Arnault préférait déjà Les Échos, qui avaient pleinement épousé le discours économique néolibéral devenu hégémonique dans les années 1980.
Mais il lui était alors impossible de mettre la main dessus, car Les Échos appartenaient au groupe anglais Pearson, qui détenait aussi la référence européenne, le Financial Times. C’était d’ailleurs en grande partie pour n’être pas tributaire d’un unique quotidien économique sous pavillon britannique que le gouvernement Balladur a poussé Bernard Arnault à ne pas laisser tomber La Tribune en 1993.
Bon an mal an, Bernard Arnault a accepté et même conservé La Tribune au sein du groupe LVMH – sans en redresser les ventes – jusqu’en 2007, année choisie par Pearson pour annoncer sa volonté de vendre Les Échos.
Contrôler la presse économique, c’est contrôler le récit sur l’économie et donc une grande partie de l’action politique d’un pays.
Ni une ni deux, Bernard Arnault a saisi la balle au bond et repris Les Échos tout en bazardant – à la demande de l’Autorité de la concurrence, qui l’arrangeait bien – La Tribune à l’homme d’affaires Alain Weill, fondateur de BFMTV. Mais de concurrence il n’y eut plus jamais : La Tribune dépose le bilan début 2012, abandonnant son quotidien papier, laissant le champ libre aux Échos pour devenir le quotidien économique hégémonique en France.
Les Échos se sont alors imposés comme un faiseur d’idées. Par exemple durant les années 2010, les deux directeurs délégués du journal, Dominique Seux et Nicolas Barré, assuraient les chroniques économiques dans les matinales de France Inter et d’Europe 1, très écoutées. Le premier est toujours à l’antenne.
Reprise en main
La mainmise de l’homme le plus riche de France sur l’information économique n’est pas aussi anecdotique qu’on pourrait le croire. Pour plusieurs raisons. D’abord, l’économie structure notre société autour de la centralité de l’accumulation du capital. Des pans entiers de la vie quotidienne sont influencés par les choix économiques.
Dès lors, contrôler le récit économique, c’est-à-dire établir ce qui est de l’ordre du faisable, du réalisable et du rationnel, est un point névralgique du cadre politique. Une proposition de politique économique blâmée par le récit dominant a peu de chance de prospérer.
Deuxième raison, la structuration de l’économie autour de l’accumulation du capital s’accompagne de la pusillanimité des médias généralistes et grand public. L’économie est clairement conçue comme le seul terrain de jeu de « spécialistes » et d’« experts ».
Or, dans le recrutement de ces personnes autorisées, la presse écrite économique joue un rôle fondamental : elle légitime les « spécialistes » et leur discours. Ce récit dominant est souvent repris par les journalistes de ladite presse spécialisée qui jouent, à leur tour, volontiers, le rôle d’experts auprès des confrères généralistes.
Ainsi, les chroniqueurs et intervenants de débats économiques sont souvent des journalistes de la presse économique, ou des économistes ayant obtenu une forme de « validation » de la même presse. Autrement dit, contrôler la presse économique, c’est contrôler le récit sur l’économie et donc une grande partie de l’action politique d’un pays.
Ce n’est pas nouveau. Les médias économiques ont notamment joué un rôle clé dans la mise en place de la domination néolibérale dans les années 1980. Mais la situation a changé ces dernières années. La crise du néolibéralisme menace de laisser un vide qu’il faut combler avec une contre-offensive libertarienne portée politiquement par l’extrême droite. Cette logique ne fait pas l’unanimité, et oblige donc à une reprise en main du discours économique directement par la partie du capital prônant cette évolution.
Jusqu’ici, à quelques exceptions près, le mode de domination passait par l’autocensure.
C’est en cela principalement que la mainmise de Bernard Arnault sur l’information économique est préoccupante. Car le président de LVMH est désormais le représentant de la ligne dure au sein du capitalisme français. Il a ouvertement demandé au pays en juillet de se soumettre à Donald Trump. Il véhicule un discours radicalisé qui l’a amené à considérer que la taxe Zucman ramenait la France au niveau de l’Union soviétique…
Or cette position se ressent dans ses médias économiques, où même le débat interne au mainstream n’est plus toléré. C’est un tournant dans la gestion de la presse par le capital. Jusqu’ici, à quelques exceptions notables près, le mode de domination passait par l’autocensure, largement pratiquée par les directions éditoriales effrayées par la pression de l’actionnaire et qui, pour conserver leurs postes et – souvent – d’épais salaires, prenaient les devants. Ce qui rendait les interventions directes largement inutiles.
Les actionnaires pouvaient alors protester de leur innocence avec la plus grande candeur en pointant l’absence de preuves. Une telle gestion était globalement efficace mais laissait quelques espaces de liberté à leurs rédactions. Espaces qui sont devenus insupportables aux yeux des actionnaires dans le contexte actuel.
Mise au pas des rédactions
Aussi assiste-t-on, au sein même de l’empire médiatique de LVMH, à une mise au pas qui n’est pas sans rappeler ce qui s’est produit dans l’empire de Vincent Bolloré. Désormais, la presse économique doit, comme un bloc, mener le combat que le capital entend gagner.
Un fait, qui serait comique s’il n’était si tragique, est venu le confirmer. En reprenant le magazine Challenges, titre peu connu pour ses penchants anticapitalistes et qui était très largement aligné sur ses idées, le patron de LVMH a exigé de modifier une ligne de la charte éditoriale du titre. Impensable pour les journalistes du magazine qui ont voté le 9 février à 84,5 % une motion de défiance à l’encontre de leur nouvel actionnaire.
La charte éditoriale de Challenges prétendait jusqu’ici que le magazine s’inscrivait dans la perspective de « l’économie sociale de marché ». Ce qui, en réalité, était une garantie donnée à l’alignement de la ligne éditoriale sur les intérêts du capital. Cette expression d’« économie sociale de marché » a été forgée dans les années 1950 par le courant ordolibéral allemand, précisément pour s’opposer à la gauche keynésienne. L’idée était simple : la politique sociale ne devait pas être indépendante de l’économie de marché, mais en être une composante. Autrement dit, cette politique sociale était placée sous la dépendance du marché.
Cette expression, parce qu’elle utilisait le mot « social », a été le faux-nez parfait de la contre-révolution néolibérale en permettant de faire accroire aux masses que le développement du marché assurait la prospérité sociale, alors qu’il détruisait les politiques sociales. Mais elle est devenue un danger pour l’homme le plus riche de France.
En 2022, dans son intervention devant la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, Bernard Arnault défendait l’idée qu’il lui faudrait intervenir si Les Échos se mettaient à défendre « l’économie marxiste ». Puis, dans une autre commission en mai 2025, toujours au palais du Luxembourg, il avait prétendu que Le Monde était « plutôt La France insoumise ». Avec de telles boussoles en tête, on comprend que le patron de LVMH voie derrière le terme « social » de la charte de Challenges le risque d’une révolution prolétarienne.
Mais cela signifie surtout que le capital incarné par cet homme âgé de 76 ans ne veut plus entendre l’idée même de redistribution, y compris lorsqu’elle n’est qu’un moyen de renforcer sa domination. Désormais, il s’agit d’assumer pleinement cette domination en prenant le contrôle, comme aux États-Unis, de l’État et de sa force répressive. À la différence de la vieille droite allemande qui voulait acheter l’adhésion du peuple au capital par des promesses sociales, Bernard Arnault ne veut plus rien promettre et demande donc que le peuple se taise. Ou qu’on le fasse taire.
C’est dire si le capital des années 2020 s’est radicalisé. Le patron de LVMH a donc exigé que l’on ôte ce terme « social » qu’il ne voulait pas voir. Et cette exigence même signale combien l’avenue Montaigne, siège du groupe, surveille désormais la ligne éditoriale. Et montre une volonté de reprise en main directe dans un sens clair, qui est celui de l’identification avec les objectifs de l’actionnaire.
En resserrant l’emprise sur la presse économique, tant par des prises de contrôle capitalistiques que par la mise au pas éditoriale, le patron de LVMH entend disposer de vecteurs de diffusion de ses opinions, désormais de plus en plus proches de celles de l’extrême droite, vers l’ensemble de la société.
Article Médiapart du 12 février 2026
Article publié le 13 février 2026.