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Dette d’Altice La maison-mère de SFR autorisée à tout réaménager

Les juges ont validé lundi le plan de restructuration de la dette du groupe : allégé d’une partie de ses créances, Patrick Drahi peut désormais envisager la vente du deuxième opérateur télécoms français.

Fin de la saison 1 d’une série qui pourrait s’intituler « Le téléphone sonne toujours deux fois ». Le scénario mettait sous tension depuis plusieurs mois avocats, administrateurs judiciaires, banquiers, tous au chevet de SFR pour éviter que le montant de son ardoise financière ne conduise le numéro deux français des télécoms à une situation de cessation de paiements, et donc de dépôt de bilan. Lundi, le tribunal des affaires économiques (ex-tribunal de commerce) de Paris en a donc signé l’épilogue. Les juges ont validé le plan de restructuration de la dette de l’opérateur télécoms, qui passe de 24,8 milliards d’euros à 15,5 milliards. L’accord prévoit l’effacement de plus de 9 milliards dus aux créanciers de SFR. En échange, ces derniers recevront 45 % du capital d’Altice France, la maison mère de l’opérateur (et fondatrice du fonds de dotation pour une presse indépendante, dans lequel est logé Libération), dont le milliardaire Patrick Drahi conservera le contrôle, avec 55 % des parts.

La direction d’Altice a accueilli avec satisfaction cette issue« qui consacre l’avenir financier, industriel et social d’Altice ». Pour elle, « l’équation était simple : le succès de la négociation ou la fin de l’histoire »… Mais les représentants des salariés de SFR ne l’entendent pas de cette oreille. « Le juge n’a regardé que la procédure et non pas ce qui a conduit à cette situation, ni les conséquences de ce jugement, une vente probable de l’entreprise », regrette Olivier Lelong, délégué central CFDT. Cette organisation syndicale associée à l’Unsa avait demandé que les trois principales sociétés du groupe SFR soient exclues du plan de restructuration financière. « Elles ne sont en aucun cas responsables de la dette qui a été contractée par la maison mère de SFR, le groupe Altice », rappelle Olivier Lelong.

Cette demande n’a toutefois pas été retenue et la CFDT a confirmé à Libération son intention de faire appel de la décision rendue par le tribunal. Un mail envoyé lundi par la direction aux salariés de SFR maintient au contraire la nécessité d’en passer par la case restructuration financière : « Non, aucune solution alternative à la réduction de la dette n’existe. Rejeter les plans de sauvegarde conduirait au maintien de près de 25 milliards de dette sur Altice et ses filiales avec des échéances de remboursement imminentes que nous ne saurions pas honorer. » Les divergences demeurent donc inchangées entre la direction et les syndicats sur l’analyse de la situation et la stratégie à mener pour l’avenir.

Actif rare et précieux

Un tract du syndicat Sud daté du 22 juillet n’a pas contribué à apaiser les esprits : « Ces milliards permettent à monsieur Drahi d’avoir un train de vie démesuré, tout cela grâce à notre travail. Pire, cet argent est également dépensé au profit de Tsahal, armée qui applique la politique fasciste de Nétanyahou. » Allusion directe à la double nationalité franco-israélienne de Patrick Drahi, l’actionnaire majoritaire d’Altice. « Ce propos est complètement hors sujet et n’a pas sa place dans la vie de l’entreprise », regrette de son côté Olivier Lelong, le délégué central CFDT.

La direction de SFR peut en tout cas être soulagée, car les échéances du mur de la dette se rapprochaient inéluctablement : 24,8 milliards d’euros à rembourser aux divers créanciers d’Altice. Une somme colossale, impossible à solder avec les revenus actuellement générés par le groupe : en 2024, SFR affichait un chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros pour 8 000 salariés). Il y a un an, Patrick Drahi et ses équipes ont donc engagé les négociations avec les prêteurs sur un ton assez cash. L’équation qu’ils développent est la suivante : l’abandon d’une partie de la dette est la seule voie possible car, dans le cas inverse, tout le monde serait perdant. Si SFR déposait le bilan, les prêteurs ne reverraient qu’une modeste partie de leurs créances après une longue procédure. Idem si SFR choisissait le terrain judiciaire, entamant une longue et coûteuse action devant les tribunaux pour contester sa dette. Le remboursement serait alors repoussé à une date incertaine. Tout ce que détestent les établissements créanciers, qui ont tous des comptes à rendre à leurs actionnaires.

Les discussions ont alors commencé sur un mode plutôt viril. La maison mère Altice France ayant sorti discrètement quelques actifs du périmètre de SFR pour réduire la dette à rembourser, fait comprendre qu’elle ne les réintégrera qu’une fois la négociation achevée. Quant au produit de la vente du pôle média BFM-RMC d’Altice à l’armateur Rodolphe Saadé (CMA-CGM) - 1,6 milliard d’euros - il est momentanément bloqué sur un compte séquestre tant que les négociations n’ont pas abouti. Or cette somme a également vocation à contribuer au désendettement d’Altice.

Fidèlement au vieil adage balzacien selon lequel un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès, un terrain d’entente a été trouvé avant l’été : les prêteurs ont accepté d’abandonner 9 milliards d’euros de dette sur un total de 24,8 milliards. En échange, ils recevront 45 % du capital et un premier paiement de 1,6 milliard. Ils consentent en outre à étaler le remboursement des 15 milliards restant entre 2028 et 2033. L’accord devait toutefois être validé par le tribunal de commerce de Paris selon la procédure dite de la « sauvegarde accélérée ».

C’était l’enjeu de la décision rendue lundi.

L’histoire ne s’arrête toutefois pas là. Bien qu’il ne soit plus coté en Bourse, SFR est estimé par les analystes financiers à 30 milliards d’euros. Certes, l’opérateur a connu quelques déboires, notamment un taux de rotation important de ses abonnés, insatisfaits de la qualité du service. Cependant, il détient un actif rare et précieux : une licence d’exploitation de téléphonie mobile attribuée par l’Etat. De quoi susciter l’intérêt de nombre d’acquéreurs en France et dans le monde. Mais Arthur Dreyfus, le PDG d’Altice France, l’avait répété à Libération à l’issue de l’audience du tribunal de commerce du 22 juillet : « Aucune offre, pas même indicative et sans valeur, n’a été reçue à ce jour »…

Concurrence ou souveraineté

Pour autant, plusieurs scénarios circulent toujours concernant l’avenir de SFR. Le premier, franco-français, reposerait sur un partage de SFR entre ses deux principaux concurrents, Bouygues et Free. Pour des raisons de respect des règles de concurrence, aucun des deux ne pourrait « avaler » seul SFR sans se retrouver en situation d’abus de position dominante. Le président de l’Autorité de la concurrence, Benoît Cœuré, a été interrogé à ce sujet le 22 avril sur BFM Business. Il est toutefois resté d’une grande prudence dans ses réponses au regard d’un éventuel passage de quatre opérateurs à trois : « Que les acheteurs potentiels viennent me voir et qu’ils m’expliquent leur fusion. Il y a une discussion à avoir, […] ça dépendra du projet. » Les organisations syndicales représentatives de SFR ne l’entendent pas de cette oreille : « Il y a des doublons partout. Ce serait sanglant sur le plan de l’emploi, 60 % à 70 % des effectifs seraient menacés », estime Olivier Lelong, le délégué CFDT. Le consommateur pourrait être également victime d’un tel regroupement. Le prix de l’abonnement de base pour un particulier s’est stabilisé à 19,90 euros avec l’arrivée, en 2012, du quatrième opérateur, Free.

Mécaniquement, le retour à trois joueurs pourrait entraîner une hausse des tarifs (lire ci-dessus), justifiée en permanence par les investissements à réaliser pour rester bien placé dans la course aux technologies nouvelles. Les opérateurs à l’origine de cet argumentaire oublient cependant de le confronter à leurs confortables revenus. « Nous travaillons avec une marge bénéficiaire brute de 30 %», rappelle Olivier Lelong. L’autre scénario serait celui d’un fonds d’investissement français tel qu’Ardian, déjà orienté vers les infrastructures dans son portefeuille d’acquisition, qui s’associerait à des investisseurs venus du Golfe arabo-persique. Dans cette hypothèse, c’est toutefois l’Etat français qui pourrait tiquer. Les réseaux télécoms sont considérés comme un actif souverain compte tenu de leur caractère stratégique, et des actionnaires non européens ne seraient pas forcément bienvenus. Le ministre de l’industrie, Marc Ferracci, l’a confirmé le 8 juillet dernier : « Si d’aventure des acteurs étrangers s’intéressaient à SFR, le gouvernement serait préoccupé par des enjeux de souveraineté. » Dans cette nouvelle saison de la saga SFR, le téléphone n’a donc pas fini de sonner entre les acheteurs potentiels, le vendeur, les autorités de régulation et les représentants de l’Etat.

Article Libération du 5 août 2025

Article publié le 5 août 2025.


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