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Dossier de l’été : Défense, commerce, numérique, énergie : peut-on s’émanciper des Etats-Unis ?

Dossier 1/8 : La puissance des entreprises, véritable clé du bras de fer Europe-Etats-Unis

Donald Trump augmente les droits de douane, mais le vrai rapport de force est dans les choix des multinationales. Or la dynamique actuelle marginalise une Europe incapable d’imposer ses règles.

Le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025 aura au moins accouché de quelque chose de positif : l’Union européenne – et les économistes – s’est aperçue qu’il y avait des rapports de force dans la mondialisation !

Mais focalisés sur les droits de douane américains et la capacité de rétorsion européenne, les débats se sont cantonnés au commerce. Comme si les échanges commerciaux étaient le principal sujet. Comme si les acteurs publics étaient les seuls à décider. Comme si seuls leurs outils d’affrontement direct comptaient. Trois erreurs successives d’analyse.

Selon l’estimation traditionnelle des économistes, le commerce intrafirme, entre les filiales d’une même multinationale, représente un tiers des échanges mondiaux. Une part qui monte dans le cas des Etats-Unis à 44 % de leur commerce extérieur et même à 50 % pour leurs importations, selon les données du Census Bureau.

Les prix auxquels sont réalisés ces échanges sont censés refléter ceux qui ont lieu entre des entreprises non reliées entre elles, mais ce n’est pas toujours le cas. Les multinationales manipulent ces « prix de transfert », d’échanges entre filiales, afin de répartir les profits là où ça les arrange.

Plus que les échanges commerciaux, c’est donc la façon dont chaque pays arrive à s’inscrire dans la division internationale du travail qui est importante, c’est-à-dire sa capacité à attirer les moyens de production susceptibles de maximiser la part de son territoire dans la réponse à la demande mondiale.

Les droits de douane imposés par Donald Trump semblent alors efficaces : entre janvier 2025 et janvier 2026, les multinationales du monde entier annoncent pour 330 milliards de dollars d’investissements, 150 % de plus que sous Joe Biden ! On se rappelle Rodolphe Saadé, le dirigeant de l’entreprise de logistique française CMA CGM, annonçant depuis le Bureau ovale un investissement de 20 milliards de dollars aux Etats-Unis.

Depuis, l’entreprise a prévu un milliard de dépenses pour améliorer les ports qu’elle contrôle sur place. Mais, début 2026, elle n’avait toujours passé aucune commande de bateaux aux chantiers navals américains, dont le coût de production atteint 330 millions de dollars par unité, quand les constructeurs asiatiques sont capables de construire un navire pour seulement 75 millions… A n’en pas douter, d’autres multinationales sont également dans ce cas. Les droits de douane ne sont pas le déterminant principal des investissements.

L’importance de la diplomatie interfirme

Une situation qui illustre le fait qu’au-delà des décisions étatiques, les critères de choix d’organisation des firmes contribuent très largement aux positions respectives des différents pays dans la mondialisation.

L’écosphère de la tech américaine souligne l’importance de la diplomatie interfirme : la nébuleuse autour d’OpenAI montre par exemple les relations d’interdépendance fortes avec Oracle, Microsoft, Nvidia, etc.

En Europe, le bras de fer dans le spatial avec SpaceX, la société d’Elon Musk, a entraîné la fusion des activités de construction de satellites entre les françaises Airbus, Thales et l’italienne Leonardo. Dans le domaine financier, à l’image du rachat de la banque portugaise Novo Banco par BPCE, les rapprochements bancaires transfrontaliers européens ont atteint 17 milliards d’euros l’an dernier, leur plus haut niveau depuis la crise de 2008.

On peut ainsi multiplier les exemples du rôle important des relations entre firmes qui obéissent à leurs propres objectifs. Rien ne dit que Visa obtempérerait à une injonction de Trump lui demandant de remettre en cause l’intégration depuis 2010 du réseau Carte bleue dans Visa Europe pour lui faire plaisir !

Les entreprises européennes, loin derrière

Enfin, dans le bras de fer économique entre l’Europe et les Etats-Unis, l’affrontement direct n’est pas le plus important. Le vainqueur des rapports de force est celui capable d’écrire les règles du jeu que les autres acteurs, étatiques ou pas, devront suivre.

Trump dicte les règles du jeu interétatiques lorsqu’il retire le financement des Etats-Unis des institutions internationales, des règles du jeu publiques et privées en forçant les Européens à développer leurs dépenses de défense ou en déréglementant les banques, des règles du jeu privées en favorisant les cryptoactifs. Aucun acteur étatique du Vieux Continent ne dispose de ce pouvoir.

Côté entreprise, OpenAI ou Anthropic changent la donne mondiale sur l’IA, JP Morgan influence les règles bancaires, etc. Les firmes européennes arrivent loin derrière. Il en va de même dans les domaines de la sécurité, de la production, de la finance ou de la gestion des data. Dans cette économie politique mondiale, l’Europe reste un nain.

Article Alternatives Économiques du 26 mars 2026

Article publié le 15 juillet 2026.


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