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CONTRE VÉRITÉ 4/10 : Non, le budget ne préserve pas la transition écologique (mais il conforte le nucléaire)
Bercy chiffre à au moins 81,5 milliards d’euros par an les investissements bas carbone supplémentaires à consentir d’ici 2030. Son budget 2027 stabilise les dépenses vertes et réserve son seul engagement massif aux réacteurs EPR2.
« Fin du mois, fin du monde, même combat », « Nos forêts brûlent, vos promesses s’évaporent », « Plus de profs, moins de pesticides »… Dans les cortèges, l’écologie n’est pas la moindre des revendications des manifestants. L’Etat, de son côté, se défend en affirmant que ses engagements sur ce front n’ont pas faibli, malgré les difficultés budgétaires et les pressions de l’extrême droite pour baisser la garde.
Bercy affirme même que les moyens dévolus à l’écologie progresseront un peu l’an prochain, bien que son projet de budget pour 2027 inscrive des économies de « plus de 9 milliards d’euros » pour l’Etat. Si le régalien, l’armée principalement, échappe à ce coup de rabot, ainsi que la recherche et l’éducation, c’est aussi le cas de l’écologie, sur le papier en tout cas.
Ainsi, la mission « Ecologie, développement et mobilité durables », qui avait été dotée de 22,8 milliards d’euros de crédits de paiement en 2026 selon la loi de finances initiale (LFI), verrait ses moyens passer à 23,4 milliards d’euros en 2027 selon le projet de loi de finances (PLF) soumis le 1er octobre à l’Assemblée nationale. Ce qui permet à Roland Lescure, le ministre de l’Economie, d’assurer :
« Nous maintenons notre stratégie de politique économique, résolument tournée vers l’avenir, l’innovation et la transition écologique. »
Une fois déduits les 1,7 % d’inflation attendus en 2027, la modeste hausse de cette enveloppe est en réalité une quasi-stagnation.
81,5 milliards de besoins supplémentaires
Or, maintenir le cap, ce n’est pas être tourné vers l’avenir et la transition écologique. Ce ne sont pas que les manifestants qui le disent, mais Bercy lui-même. En témoigne la stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique et de la politique énergétique nationale (Spafte).
Ce document joint au PLF, évalue à 81,5 milliards d’euros par an les besoins d’investissements supplémentaires identifiés pour atteindre les objectifs de décarbonation de la France à l’horizon 2030 (par rapport à l’année 2024), dont 13,5 milliards d’euros par an pour le secteur public et 68 milliards d’euros par an pour les ménages et les entreprises.
Il faudrait donc plus que doubler les 69 milliards d’euros par an d’investissements publics et privés identifiés en 2024 sur le même périmètre.
Ces 13,5 milliards d’euros annuels ne couvrent que les investissements dont le secteur public sera lui-même maître d’ouvrage. Les besoins de financement public de la transition sont très supérieurs à ce montant puisque les 68 milliards d’euros par an d’investissements relevant du secteur privé (achats de voitures électriques, rénovation des logements, fours industriels bas carbone…) ne pourront être intégralement déclenchés sans aides publiques.
Par ailleurs, comme l’indique Bercy, ce chiffrage porte sur les dépenses identifiées pour atteindre les objectifs de décarbonation. Or, bien des dépenses correspondant aux objectifs de décarbonation ne sont pas clairement identifiées, dans le secteur agricole notamment. De plus, la transition écologique ne se réduit pas à la question de la sortie des énergies fossiles mais intègre les enjeux d’adaptation et de biodiversité.
Le volet écologique du PLF 2027 est ainsi sourd à la Spafte, laquelle est de son côté muette sur la manière dont sera concrètement financé et par qui l’écart entre les moyens actuels et ceux à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs de décarbonation à 2030. Répondre à cette question à plus de 80 milliards nécessiterait toutefois une vaste concertation nationale qui n’a jamais eu lieu.
Fiscalité inégalitaire
Un autre document annexé au PLF, le rapport sur l’impact environnemental du budget de l’Etat, confirme le diagnostic. Evaluées à 41,8 milliards d’euros dans le projet pour 2027 pour l’ensemble des missions (écologie, agriculture, engagements financiers de l’Etat…), les dépenses classées comme bonnes pour l’environnement stagnent.
Pire, celles classées comme néfastes progressent, de 8,5 milliards d’euros en loi de finances initiale (LFI) 2026, à 8,8 milliards d’euros dans le PLF 2027. Principaux accusés dans cette nomenclature qui ne comptabilise pas au passage la défiscalisation dont jouit le secteur aérien (6,9 milliards d’euros en 2024 selon la Spafte) : les taux réduits sur les carburants routiers (3 milliards d’euros) et agricoles (1,7 milliard d’euros).
Quand on l’ausculte dans le détail, la très modeste progression nominale de la mission Ecologie dans le projet de loi de finances… est encore plus modeste
La seconde partie de ce même document porte sur la fiscalité environnementale et fait apparaître un régime inégalitaire qui ne semble pas totalement étranger à la colère des Français à l’heure où les prix des hydrocarbures explosent.
Alors que la taxe effective sur l’énergie payée par les ménages s’élevait à 36,20 euros par mégawattheure (MWh) en moyenne en 2026, ce montant n’atteignait que 22 euros pour les entreprises et les administrations (et nettement moins dans l’industrie et l’agriculture).
Surtout, alors que les ménages modestes sont plus exposés aux prix de l’énergie que les ménages aisés, la fiscalité de l’énergie conforte cette inégalité. Ainsi, en 2025, elle représentait 3,4 % du revenu des ménages faisant partie des 10 % les plus pauvres, contre 0,8 % du revenu des 10 % les plus riches. Mais l’équité de la fiscalité sur l’énergie, qui est pourtant un point central du débat sur le financement de la transition, n’est toujours pas un sujet du débat budgétaire.
Quand on l’ausculte dans le détail, la très modeste progression nominale de la mission Ecologie dans le PLF, soit + 0,6 milliard d’euros en crédits de paiement par rapport à la LFI 2026 hors inflation… est encore plus modeste.
Une nouvelle ligne « forêt » dotée de 0,4 milliard d’euros apparaît, mais il s’agit d’un transfert de ce qui était jusqu’ici attribué à l’agriculture. Par rapport à 2026 et après les incendies de cet été, l’effort en faveur de la forêt progresse de 12 millions d’euros seulement en crédits de paiements, indique le rapport sur l’impact environnemental du budget.
Sérieux reculs
Pour le reste, les augmentations arbitrées ici (+ 0,3 milliard d’euros pour les infrastructures de transport) se paient de diminutions là (- 0,1 milliard d’euros en crédits de paiement pour le fonds vert des collectivités territoriales1), quoique minimisées par l’aubaine de la hausse des prix de marché de l’électricité qui devrait permettre d’économiser l’an prochain 0,1 milliard d’euros sur les charges de soutien aux énergies renouvelables.
Ce qui n’empêche pas de sérieux reculs. Si les ressources de l’Ademe progressent en crédits de paiement dans le PLF 2027 (+0,1 milliard d’euros), elles sont amputées de 0,3 milliard d’euros en autorisations d’engagement, au détriment de futurs projets financés par le fonds chaleur porté par l’agence de la transition écologique. Inquiétudes également côté emplois, avec 229 suppressions nettes d’emplois en équivalent temps plein, dont 156 chez les opérateurs de l’Etat.
Il faut également regarder les autres missions du budget. La rénovation énergétique des logements est classée dans la mission « Cohésion des territoires », au sein du programme « urbanisme et amélioration de l’habitat », lequel abrite essentiellement la contribution de l’Etat au dispositif MaPrimeRénov’. Dans le projet 2027, cette ligne continue de reculer en crédits de paiements (- 150 millions d’euros), à 1,8 milliard d’euros2. Il y a deux ans, elle s’élevait encore à 2,5 milliards d’euros.
Ce PLF, comme les précédents, tourne le dos à l’urgence climatique et reporte le sujet à l’après-2027. Un secteur de l’économie bas carbone est cependant à la fête : le nucléaire
Certes, les reculs de ces aides publiques sont compensés par la montée des certificats d’économie d’énergie (CEE), mais sans permettre d’atteindre le niveau d’investissement requis, tandis que ce mécanisme extrabudgétaire produit les mêmes effets socialement régressifs qu’une taxe sur l’énergie.
De même, alerte l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), la contribution d’au moins 5 milliards d’euros demandée par l’Etat aux collectivités territoriales pour redresser les comptes publics risque d’amputer leurs capacités d’investissement, y compris dans la transition écologique.
Au risque de casser une dynamique bien réelle : selon I4CE, les investissements décarbonés des élus locaux s’établissaient à 8,6 milliards d’euros en 2024, en hausse de 59 % en valeur sur dix ans et de 10 % depuis 2023.
Nucléaire en majesté
Ce PLF, comme les précédents, tourne le dos à l’urgence climatique faute de majorité transpartisane et reporte le sujet à l’après-2027. Dans ce paysage morose, un secteur de l’économie bas carbone est cependant à la fête : le nucléaire. Les articles 48 et 69, qui organisent le financement public du programme de construction de six réacteurs nucléaires EPR2 sont la véritable nouveauté du texte en discussion. Et là où chaque denier public est chichement compté, il pourrait ici couler à flots.
Du fait de ses coûts de production de l’électricité très élevés, le nouveau nucléaire ne peut se développer sans subventions massives. Le PLF 2027 inscrit que 60 % de l’investissement pour les six EPR2 – un programme évalué aujourd’hui à 100 milliards d’euros hors dette liée à la durée des chantiers – seront garantis à 100 % par l’Etat, dans la limite de 60 milliards d’euros. Une somme qui sera prêtée à taux faible à la filiale d’EDF en charge du projet par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) à partir de l’épargne réglementée des Français, essentiellement leurs livrets A.
Une caractéristique de cette garantie est que les intérêts de ce prêt – dont le taux sera celui qui rémunère le Livret A majoré de 100 points de base, soit 2,7 % actuellement – seront intégralement pris en charge par le budget de l’Etat pendant la durée de la construction des réacteurs. Ensuite, en phase d’exploitation, l’Etat garantira à EDF un intérêt fixe de 3 %, quelle que soit l’évolution du taux du Livret A.
Contribuables au secours des EPR2
A combien se montera cette bonification d’intérêt payée par le contribuable ? La réponse se trouve dans les pages 552 et suivantes du rapport de Bercy sur les évaluations préalables des articles du projet de loi de finances pour 2027 : 14,4 milliards d’euros sur la période 2027-2042, soit une moyenne de 1 milliard d’euros par an sur la période.
Ce chiffrage repose sur l’hypothèse d’un taux du Livret A de 2 % à long terme et d’une mise en service des réacteurs étalée entre 2038 et 2043. Dans l’hypothèse d’un taux du Livret A plus élevé et d’un retard du programme de construction, cette subvention de l’Etat augmenterait mécaniquement.
Le PLF 2027 a déjà inscrit 137 millions d’euros sur le programme 387 (« Soutien financier au nouveau nucléaire français ») pour l’an prochain, ce qui correspond aux intérêts pour l’an prochain d’un premier emprunt de 5 milliards d’euros à la CDC, anticipant un feu vert sur les aides d’Etat au nouveau nucléaire que Bruxelles n’a pas encore donné.
L’Etat ne montre aucune volonté d’accroître significativement l’effort sur la sortie des fossiles dans un contexte où le baril de Brent a passé les 100 dollars. Une politique qui permettrait pourtant d’engranger des bénéfices en termes économiques et de sécurité des approvisionnements énergétiques à court terme. Mais, et c’est tout le paradoxe, il n’hésite pas à engager des milliards de subventions dans un projet dont les résultats, si résultat il y a, ne seront pas perceptibles avant une douzaine d’années au moins.
Article Alternatives Économiques du 23 octobre 2026
Article publié le 4 novembre 2026.