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Faire passer les réformes impopulaires, mode d’emploi

A la lecture du rapport des 24 experts prestigieux emmenés par le Nobel d’économie Jean Tirole et le professeur au MIT Olivier Blanchard, sur les trois bombes à retardement que sont le réchauffement climatique, le vieillissement démographique et la montée des inégalités, on peut avoir un effet de « déjà-vu ». Sont prônées la taxe carbone, la réforme des retraites et une nouvelle taxation des successions. « La plupart des réformes que l’on propose ont été essayées et ont soit échoué, soit été détournées de leur but par le passé, a expliqué Olivier Blanchard en conférence de presse. Nous avons travaillé fort pour savoir pourquoi les individus étaient opposés à ces réformes. Parfois leurs perceptions sont incorrectes, et parfois ils comprennent qu’ils peuvent perdre quelque chose. » Il faut alors les dédommager.

C’est l’originalité du rapport : trouver comment mettre fin à la « procrastination politique ». Il fait l’hypothèse que les mesures nécessaires en France ont échoué parce qu’elles étaient « mal pensées, mal expliquées, trop impopulaires, et mal mises en place ».

Premier ouvrage à remettre sur le métier : la taxe carbone, enterrée après les Gilets jaunes. La commission Blanchard-Tirole réitère qu’il faut allouer une partie des revenus tirés de cette fiscalité aux perdants de la réforme, notamment « aux ménages modestes vivant en zone périurbaine et rurale ». Elle recommande d’étendre le champ de la taxe au logement et au transport et de supprimer les exonérations. Enfin, il faut montrer aux ménages qu’ils paient déjà des « taxes carbone bis plus élevées » sans le voir. « L’interdiction de certains biens et les normes antipollution ont des coûts cachés pour les citoyens […]. En l’absence d’une évaluation attentive, une action climatique peut engendrer un coût de 5 euros comme de 1 000 euros par tonne de CO 2 non émise. »

La deuxième réforme nécessaire sur laquelle achoppent les gouvernements est celle des retraites. Le système tricolore « est incompréhensible pour la majorité des gens, y compris en France, et est perçu comme injuste », souligne l’économiste spécialiste du vieillisse-ment Axel Börsch-Supan. La commission propose un système à points sur la base du projet Delevoye. « Un an de travail au salaire moyen rapporte 100 points, et si l’on gagne deux fois le salaire moyen, on a 200 points », illustre Olivier Blanchard.

« Tous les partis devraient adopter nos recommandations et présenter le même programme aux élections », sourit Blanchard

Il y aurait un âge minimal de départ à la retraite de 62 ans et quand les personnes continuent de travailler après elles gagnent encore plus de points. Cette réforme « implique que travailler plus longtemps rapportera beaucoup plus que dans le système actuel, donc un grand nombre de personnes seront pour », prédit l’ex chef économiste du FMI. Les emplois les moins bien rémunérés auraient aussi des points bonus.

En cas d’augmentation de l’espérance de vie, il faudra choisir entre augmenter l’âge de la retraite et diminuer la valeur du point. « Ce choix très important doit être fait de manière démocratique et pas avec un calcul technique que personne ne comprend », insiste Olivier Blanchard. La mise en œuvre de la décision serait confiée « à un organisme indépendant qui aura de la flexibilité pour lisser le changement dans le temps grâce à un fonds de réserve ».
Faute de compensations, la hausse du prix du carbone a buté sur le mouvement des Gilets jaunes.

Conflit éthique. Troisième défi : la taxation des transmissions, « assez mal comprise et très impopulaire », souligne Stéphanie Stantcheva, professeure d’économie à Harvard. « C’est un conflit éthique très complexe de savoir s’il est juste de taxer l’épargne des parents qui ont travaillé dur ou s’il est normal que les enfants aient des points de départ dans la vie si différents. » Or le système français actuel est à « courte vue » car, en schématisant, « au-delà de quinze ans les transferts sont oubliés et on ne tient pas compte des multiples donateurs ; donc en planifiant bien au cours d’une vie, on peut échapper à beaucoup d’impôts, ce qui bénéficie aux contribuables les plus aisés ». La commission conseille une fiscalité portant sur le bénéficiaire, comme en Irlande. La totalité des héritages reçus durant la vie est soumise à une taxe progressive, avec un abattement élevé protégeant les classes moyennes, et un taux croissant pour les plus aisés. « Cela peut rendre l’impôt plus populaire et plus clair, et résoudre le grief selon lequel c’est une double taxation », estime Stéphanie Stantcheva.

Sur la fiscalité des successions comme du carbone, « l’idée est de mieux collecter l’impôt plutôt que de l’augmenter », souligne Jean Tirole. Charge aux responsables politiques de piocher dans cette boîte à outils. « Idéalement tous les partis devraient adopter nos recommandations et présenter exactement le même programme aux élections », sourit Olivier Blanchard.

Article L’Opinion du 24 juin 2021

Article publié le 24 juin 2021.


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