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La Sécurité sociale est-elle vraiment plus généreuse en France ?

Le modèle social français est l’un des plus protecteurs au monde, mais certains pays font encore mieux que l’Hexagone. Surtout, la dynamique tricolore est orientée à la baisse, contrairement à nombre de nos voisins.

Après avoir affamé la bête, en la privant de recettes, l’heure de la curée est bientôt arrivée. Cette stratégie dite « starve the beast », popularisée par les conservateurs américains dans les années 1980, correspond assez bien au sort actuellement réservé à la Sécurité sociale. Après plusieurs décennies de baisses des cotisations sociales, qui ne sont plus intégralement compensées par le budget de l’Etat, les déficits sociaux se sont inévitablement creusés. Offrant au gouvernement un prétexte tout trouvé pour couper dans les dépenses. Il ne reste plus qu’à convaincre les Français que leur système social est trop généreux, bien plus que chez nos voisins, et qu’il y a donc largement de quoi tailler dans le gras…

Sauf que la réalité est bien plus nuancée. La Sécurité sociale coûte cher, c’est indéniable. En 2023, la facture s’est élevée à 888 milliards d’euros, toutes prestations sociales confondues1, soit 31,5 % de notre produit intérieur brut (PIB). C’est la part de PIB la plus élevée d’Europe, devant la Finlande (31,2 %), l’Autriche (29,7 %), l’Allemagne (28,6 %) ou encore l’Italie (28,1 %). La moyenne de l’Union européenne se situant à 26,6 %, selon les données d’Eurostat compilées par la Drees dans son panorama sur la protection sociale en Europe.

Mais si on rapporte ces dépenses au nombre d’habitants, le classement change significativement : avec 12 960 euros par habitant, la France dégringole à la 5e position, derrière le Luxembourg, la Norvège, la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne et le Danemark. Les Français restent néanmoins mieux dotés que la moyenne des Européens (10 541 euros). Mais faut-il vraiment s’en plaindre ?

La plupart des pays riches dépensent d’importantes sommes pour financer leur système de santé ou payer les retraites de leurs aînés. C’est plutôt un signe de progrès. Et si le niveau de protection sociale de la France se situe dans le haut du panier, il ne paraît pas anormal comparé aux autres pays d’Europe du Nord et de l’Ouest. Il est en revanche plus généreux – et c’est heureux – que celui des pays d’Europe du Sud ou de l’Est, où la dépense par habitant chute à 4 870 euros en Lettonie et peine à dépasser les 6 000 euros en Grèce.

Quid des pays libéraux, qui ont confié une grande partie de leur protection sociale au secteur privé ? En ont-ils pour leur argent ? Pour pouvoir se comparer aux pays anglo-saxons, il faut mobiliser une autre source : l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui calcule les dépenses de protection sociale un peu différemment, mais qui a l’avantage de présenter un indicateur agrégeant les dépenses publiques et privées de protection sociale. Et là, surprise : la France est moins dispendieuse que les Etats-Unis ! En 2021, selon l’OCDE, nous avons consacré 32 % de notre PIB aux dépenses sociales, qu’elles soient prises en charge par le public ou le privé, contre 33,2 % outre-Atlantique.

Le niveau de dépense est important dans une logique comptable, mais il ne nous dit pas vraiment si un modèle est plus généreux qu’un autre. Un pays peut dépenser beaucoup d’argent sans être très efficace, ni offrir des prestations de qualité avec une couverture suffisamment large. Une bonne partie de cette manne peut être absorbée dans les frais de gestion des organismes qui assurent la protection, ou être mal ciblée. Pour se faire une idée plus précise, il faut quitter les moyennes générales et entrer dans le détail des différentes prestations. Sans oublier de se poser la question de la finalité que l’on fixe à notre modèle de sécurité sociale.

Commençons par le plus gros morceau : les retraites et la dépendance. C’est le premier poste de dépense dans quasiment tous les pays européens. L’Italie est le pays qui consacre la part de PIB la plus élevée (16,6 % en 2023), suivie par l’Autriche (15 %) et la Finlande (14,5 %). La France n’est pas en reste et arrive en 4e position, en y affectant 14,2 % de son PIB, sensiblement plus que la moyenne européenne (12,4 %). Si l’Italie est la plus dépensière, ce n’est pas nécessairement parce qu’elle est plus généreuse, mais essentiellement pour une raison démographique : la population y est beaucoup plus âgée que la moyenne des autres pays européens.

D’où l’intérêt de regarder un autre indicateur : le niveau moyen de prestation vieillesse par personne âgée de 65 ans ou plus. Vu sous cet angle, l’Italie dégringole à la neuvième position avec 27 700 euros, en parité de pouvoir d’achat, juste devant la France (27 300 euros), mais loin derrière le Luxembourg (62 800 euros), l’Autriche (39 400 euros), la Norvège (36 700 euros) ou encore la Belgique (32 400 euros).

Une autre manière d’évaluer la générosité des différents régimes de retraite est de comparer les taux de remplacement, c’est-à-dire le rapport entre les pensions des retraités et les revenus du travail des actifs. Et de ce point de vue, c’est le grand écart, entre les 97 % dont jouissent les Luxembourgeois et les 35 % dont doivent se contenter les Lituaniens.

Avec un taux de remplacement de 60 %, les retraités français sont légèrement au-dessus de la moyenne européenne, mais moins bien lotis que les Espagnols (75 %), les Grecs (74 %), les Italiens (74 %), les Portugais (68 %), les Slovaques (62 %) ou les Polonais (61 %). Ce que confirme le niveau de vie relatif des personnes âgées par rapport aux actifs : à 0,93, la France occupe la 10e position, légèrement au-dessus de la moyenne européenne (0,90), mais loin derrière le Luxembourg ou l’Espagne, deux pays où le niveau de vie médian des personnes âgées est supérieur à celui des 18-64 ans.

La position de la France s’améliore nettement en revanche quand on s’intéresse au taux de pauvreté des plus de 65 ans : 12,5 %, soit bien moins que la moyenne européenne (17,3 %). L’Hexagone fait partie du petit club des pays où la pauvreté des personnes âgées est moins importante que celle des 25-64 ans, avec le Luxembourg, la Slovaquie et la Norvège. Une exception à l’échelle européenne. Historiquement, la réduction de la pauvreté des aînés était bien l’une des finalités assignées à notre système de sécurité sociale. Et de ce point de vue, c’est un véritable succès, d’autant plus qu’on y consacre relativement moins d’argent que certains de nos voisins.

Autre gros poste dans le budget de la Sécu : la santé. La France est le pays européen qui y consacre la plus grande part de son PIB (9,7 %), juste devant l’Allemagne (9,6 %), la moyenne européenne se situant à 8 %, selon Eurostat. Mais là encore, cette hiérarchie est modifiée si l’on rapporte cette dépense au nombre d’habitants : avec 3 980 euros3 par Français, l’Hexagone dégringole en 9e position, au-dessus de la moyenne européenne (3 360 euros), mais loin derrière le Luxembourg (6 000 euros), les Pays-Bas (5 200 euros) et l’Allemagne (4 780 euros).

Quant aux Etats-Unis, ils dépensent environ 10 % de plus par habitant que la France pour la santé. Sans que cela soit un gage ni de générosité, ni d’efficacité. Bien au contraire. Le (contre) modèle américain, qui repose en grande partie sur une multitude d’assurances privées, coûte très cher pour des résultats médiocres. En témoigne l’espérance de vie, de 79,3 ans outre-Atlantique contre 83,1 ans en France et 81,5 ans en moyenne en Europe, en 2023, selon l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Une meilleure manière d’évaluer la générosité d’un système de soin est de s’intéresser au reste à charge, c’est-à-dire à ce que les ménages doivent payer de leur poche une fois que les remboursements de soins sont intervenus. Or, la France fait partie des trois pays européens où la part des dépenses de santé qui restent à la charge des ménages est la plus faible, avec la Croatie et le Luxembourg : 9,2 %, contre 14,2 % en moyenne en Europe. Rapporté au nombre d’habitants, ce reste à charge reste très faible en France : 426 euros, contre 516 euros en moyenne et 790 euros au Portugal ou 820 euros en Belgique. Seuls les Pays-Bas, l’Irlande, le Luxembourg et la Croatie font mieux que l’Hexagone.

L’essentiel des dépenses de santé concerne des prestations en nature, c’est-à-dire les soins effectués avec ou sans indemnisation. En France, 10 % seulement des prestations du risque maladie sont des versements d’argent. Ce sont les fameuses indemnisations pour congés maladie, qui sont régulièrement dans le collimateur du patronat et du gouvernement. Or, il est intéressant de noter que sur ce point, la France n’est pas du tout généreuse : rapporté au nombre de personnes en emploi, et exprimé en parité de pouvoir d’achat, le montant des indemnités versées pour congés maladie est bien plus faible en France (766 euros) qu’en moyenne en Europe (1 011 euros). L’Hexagone se situe à la 15e place…

Même constat pour le risque invalidité, qui comprend les accidents du travail et les maladies professionnelles : la France n’est pas particulièrement généreuse avec celles et ceux qui ont été cassés par leur boulot. Elle y consacre 1,8 % de son PIB, c’est moins que la moyenne européenne (1,9 %). L’Hexagone fait partie des pays où les pensions d’invalidité couvrent un nombre important de personnes mais avec des montants relativement faibles par bénéficiaire.

Notre modèle social n’est pas non plus spécialement généreux avec les familles. Avec 3 900 euros dépensés par enfant, la France se situe sous la moyenne européenne (4 680 euros) et très loin derrière le Luxembourg (15 750 euros) ou l’Allemagne (9 060 euros). Il faut cependant rappeler que ces données ne prennent pas en compte le quotient familial, qui permet de réduire la facture fiscale des familles françaises, et ferait sensiblement remonter l’Hexagone dans le classement s’il était intégré.

Ces quatre risques (vieillesse, maladie, famille, accident du travail et maladie professionnelle) constituent le cœur de la Sécurité sociale. Mais la protection sociale est plus large, et prend également en charge les risques emploi ou pauvreté. Du côté du chômage, la dépense moyenne par chômeur s’élève à 22 000 euros en France, c’est-à-dire moins qu’au Luxembourg (24 940 euros), qu’en Autriche (26 089 euros) ou qu’en Allemagne (29 156 euros), pays qui décroche la palme des aides aux demandeurs d’emploi. L’Hexagone reste cependant parmi les pays les plus généreux d’Europe sur ce plan, bien au-dessus de la moyenne européenne (15 000 euros).

Quant aux dépenses moyennes par habitant consacrées à la lutte contre la pauvreté, elles sont de 488 euros en France, contre 543 euros au Danemark, 666 euros au Luxembourg ou encore 844 euros aux Pays-Bas. Nos voisins néerlandais sont donc quasiment deux fois plus généreux que nous avec les plus pauvres. Mais les pauvres Français restent nettement mieux servis que la moyenne des pauvres européens (274 euros).

A noter, cependant, que cet argent ne profite pas qu’aux « assistés ». Là où l’Hexagone se démarque vraiment de ses voisins européens, c’est en effet dans le soutien qui est accordé aux travailleurs modestes, plus important qu’ailleurs. Notamment grâce à la prime d’activité .

Que retenir de ce tour d’horizon ? Le modèle social français n’a pas à rougir quand on le compare à ses voisins. Il offre un haut niveau de protection et notre pays ne lésine pas sur les moyens qu’il y consacre. Mais d’autres font souvent mieux que nous. On est donc loin du stéréotype d’un pays qui serait « trop » généreux. Dans un certain nombre de domaines, c’est plutôt l’inverse : la France n’est pas assez généreuse avec ses invalides, avec les jeunes ou avec les salariés en arrêt maladie.

Surtout, il ne faut pas regarder la photo à un instant T, même si elle peut sembler relativement flatteuse pour ce qui concerne la santé, les retraites, l’emploi ou la pauvreté. Il faut aussi observer la dynamique et celle-ci est inquiétante. En 2022, partout en Europe, les dépenses de protection sociale ont augmenté moins vite que l’inflation, très forte cette année-là. Elles ont donc baissé en euros constants, une fois déduits les effets de la hausse des prix.

En 2023, néanmoins, elles sont reparties à la hausse, malgré une inflation toujours élevée, dans la plupart des pays européens. Mais pas en France : les dépenses de protection sociale y ont reculé pour la deuxième année consécutive : – 1,9 % en 2023 après – 2 % en 2022, en euros constants. Et pendant la décennie qui a précédé, entre 2012 et 2022, elles ont augmenté plus modérément en France (+ 1,4 % en moyenne par an) que chez nos voisins (+ 1,7 %).

Dans le détail, en 2023, les dépenses de santé ont baissé de 3,2 % en France, contre – 0,8 % au sein de l’Union européenne. On observe la même tendance défavorable à la France pour l’invalidité (– 0,5 % contre + 1,5 %), le risque vieillesse-survie (– 1 % contre + 1 %), la branche famille (– 0,8 % contre + 0,2 %). Quant aux dépenses consacrées aux chômeurs et aux pauvres, elles ont également baissé, mais un peu moins vite que la moyenne européenne. Ce qui constitue une maigre consolation.

Bref, plutôt que de s’inquiéter d’une pseudo-générosité de notre modèle social, la question qu’il faudrait se poser est : jusqu’à quand notre protection sociale sera-t-elle suffisamment généreuse ?

Article Alternatives Économiques du 30 septembre 2025

Article publié le 9 octobre 2025.


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