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Le bonheur est dans le papier La papeterie Chapelle Darblay, qui recycle un tiers de nos vieux papiers, est fermée. Pour toujours ?

LE FAMEUX « monstre » est à l’arrêt. Cette mégamachine de 120 mètres de longueur enlevait l’encre des vieux journaux par un procédé unique, les transformait en pâte, puis en papier journal. Terminé : la papeterie Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, près de Rouen, a mis la clé sous la porte en septembre 2019. Ses 233 salariés ont été virés. Son proprio, UPM, le géant finlandais du papier, ne la trouve plus assez compétitive. Elle avait dégagé la même année 16 millions d’euros de bénéfices. Pas assez.

Daniel Schwab, son vice président chargé des RH : « Ce résultat en trompe l’œil ne peut pas masquer la chute annuelle de 5 à 10 % de la consommation de papier journal, qui continue de s’accélérer. » Eh oui : comme la presse papier dégringole, UPM a préféré aller en Uruguay investir 2,4 milliards de dollars pour monter une usine de pâte à papier à base d’eucalyptus. Le papier-toilette, c’est l’avenir !

A Chapelle Darblay, pendant ce temps-là, ça bouge. Lors du plan de licenciement, la CGT avait obtenu que trois salariés restent en poste jusqu’à fin juin prochain afin d’« assurer la sauvegarde du site et le maintien de l’outil industriel ».
Verte et exemplaire

Arnaud Dauxerre, représetant des cadres sans étiquette, Cyril Briffault, délégué syndical CGT, et Julien Sénécal, secrétaire du comité d’entreprise, se sont démenés comme des beaux diables : « On s’est mis en mode projet, et, depuis dix-huit mois, on tente d’aligner toutes les planètes pour relancer l’histoire. »

Journées portes ouvertes, contacts avec des investisseurs potentiels, visites du site, accompagnement des licenciés, permanences... Ceux qui se sont surnommés « le Bon, la Brute et le Truand » ont mobilisé une improbable coalition. La CGT mais aussi les Verts, Attac, Greenpeace, la Confédération paysanne et les Amis de la terre ont formé le collectif Plus jamais ça.

Il faut dire que cette papeterie était la seule de France capable de fournir du papier journal 100 % recyclé. Elle traitait un tiers de la masse de journaux, magazines et prospectus jetés dans les poubelles jaunes françaises. Pas moins de 350 collectivités (Ilede-France et nord-ouest du pays) l’alimentaient. Une bonne partie des vieux papiers arrivaient par barges, l’usine étant en bord de Seine. De quoi éviter le va-et-vient de 5 400 camions par an. Bref, une usine verte, carrément. Et, mieux, exemplaire. Les boues imprégnées d’encre, tout comme le bois ou les déchets plastique : enfournés dans une mégachaudière biomasse (capable de chauffer l’équivalent d’une ville de 20 000 habitants). La vapeur produite : recyclée peur sécher le papier ou transformée en électricité et revendue à EDF. L’eau prélevée dans la Seine pour faire tourner « le monstre » : réinjectée dans une station d’épuration biologique, elle aussi implantée sur le site, pour être assainie avant de repartir à la rivière. Magnifique, non ?

La préfecture de la Seine-Maritime, la mairie, la région et 37 élus ont envoyé, le 10 mars, une lettre à Macron pour lui demander de sauver l’usine. Parmi les signataires : Anne Hidalgo, Edouard Philippe. De son côté, Bruno Le Maire l’a dit, le 9 septembre dernier : « Je me battrai jusqu’au bout pour offrir un avenir au site de la Chapelle Darblay. ». Ça tombe bien parce qu’on arrive au bout du bout ! Si cette papeterie ne trouve pas d’acquéreur d’ici au 30 juin, elle sera démantelée. Trois candidats sont sur les rangs.
En attendant, où va le contenu de nos poubelles jaunes ? Vers l’Allemagne, en camion, à Hiirth (570 km de distance), Augsburg (900 km), Ettringen (620 km) ou Schongau (950 km). Ils ont l’air de trouver ça rentable, eux.

Article du Canard Enchaîné du 7 avril 2021

Article publié le 7 avril 2021.


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