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Le géant de l’informatique Capgemini conspué de toute part pour ses liens avec la sinistre ICE

L’Union fédérale des syndicats de l’État – CGT (UFSE-CGT) adresse ce jour un courrier aux ministres Amélie de Montchalin (ministre de l’Action et des Comptes publics) et David Amiel, ministre délégué en charge de la Fonction publique et de la Réforme de l’État, pour leur demander la suspension de toute collaboration de l’État avec la société Capgemini en raison de l’implication de sa filiale américaine dans les activités de l’ICE, la police fédérale de l’immigration des États‑Unis.​ Voir ci-dessous et article Médiapart sur le sujet

Article Médiapart du 29 janvier 2026
Le groupe français est sommé d’expliquer les nombreux contrats signés par une de ses filiales avec la police états-unienne de l’immigration depuis 2007. Salariés et syndicats sont unanimement choqués, alors qu’un plan de 2 400 départs doit être négocié.

Il y a cette salariée qui confie spontanément : « J’ai honte de mon entreprise. » Il y a ces déclarations scandalisées ou inquiètes qui s’accumulent, jusqu’à celle d’un ministre, le 27 janvier à l’Assemblée nationale. Et il y a ce responsable de la CFDT dans l’entreprise, Frédéric Boloré, qui le dit sans ambages : « Nous traversons une semaine noire. J’ai trente-deux ans d’ancienneté dans le groupe et nous n’avons jamais connu une crise comme celle-ci. »

Capgemini, la multinationale des services informatiques, qui compte 35 000 salarié·es en France, vit une période de très fortes turbulences depuis que le site indépendant L’Observatoire des multinationales a révélé, le 21 janvier, que Capgemini Government Solutions (CGS), filiale du groupe outre-Atlantique, avait gagné un contrat avec le gouvernement états-unien, afin d’aider l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police de l’immigration, dont les méthodes brutales ont fait le tour du monde.

Capgemini doit rassembler le maximum d’informations sur les personnes considérées comme des migrant·es illégaux aux États-Unis, pour mieux les traquer. Un coup de tonnerre pour les équipes françaises, qui n’avaient pas connaissance de cette collaboration étroite, dont les origines remontent à 2007. La crise est telle que le PDG du groupe, Aiman Ezzat, a convié tous les délégués syndicaux centraux à le rencontrer au siège vendredi 30 janvier – une première depuis des dizaines d’années.

L’impact des révélations est d’autant plus grand qu’elles sont arrivées le lendemain de l’annonce, le 20 janvier, du plus grand plan de suppressions de postes en France pour l’entreprise, qui devrait concerner 2 400 emplois. Jeudi 29 janvier, un comité social et économique (CSE) a d’ailleurs permis aux élu·es du personnel de prendre pour la première fois connaissance officiellement des intentions de la direction.

Mais tous les syndicats ont d’abord fait connaître leur grand malaise sur les liens de leur groupe avec l’agence fédérale états-unienne et sur la tournure politique que prend l’affaire : le ministre de l’économie Roland Lescure a appelé Capgemini « à faire la lumière de manière extrêmement transparente sur les activités qui sont les siennes, sur cette politique et sans doute à questionner la nature de ces activités ».

Les précisions se sont succédé depuis que le « 20 heures » de France 2 s’est lui aussi emparé de l’affaire, le 26 janvier, faisant constamment monter la pression. Si le contrat signé en décembre prévoit un paiement de 4,8 millions de dollars (4 millions d’euros) à la filiale du groupe français, le montant total des financements pourra monter jusqu’à 365 millions de dollars (305 millions d’euros).

Syndicats horrifiés

Comme l’avait déjà dévoilé le site américain The Intercept en octobre, l’ICE avait promis aux entreprises désireuses de l’aider à traquer les migrant·es, des « primes financières » en fonction du « taux de réussite du fournisseur dans la vérification des adresses des étrangers et la livraison des documents ». Des bonus supplémentaires sont prévus pour les plus efficaces.

Mais l’entreprise a signé d’autres contrats avec l’ICE : Capgemini gère aussi le bon déroulé des missions d’expulsions des personnes en situation irrégulière, et surveille le fonctionnement du standard téléphonique de l’ICE, dénommé « Voice », censé « répondre aux besoins des victimes de crimes et de leurs familles qui ont été touchées par des crimes commis par des personnes ayant un lien avec l’immigration ».

À chaque fois, des dizaines de millions de dollars à la clé. Comme le souligne le site Les Jours, 65 % des contrats de Capgemini avec l’État fédéral sont signés directement avec l’ICE, et les cadres du groupe sont souvent d’anciens employés de l’agence. Scott Shuchart, ex-haut dirigeant de l’ICE de 2022 à 2025, a livré le fond de sa pensée, glaçante, aux Jours : « Faire arriver le train à Auschwitz, certes à l’heure, est toujours problématique. »

C’en est trop pour les salarié·es, et les syndicats de l’entreprise, qui demandent unanimement la fin de ces contrats. Dans un communiqué, le premier syndicat de l’entreprise, la CFDT, a dénoncé « les nombreux agissements brutaux des milices ICE qui méprisent et bafouent le droit de toute personne à la légitime défense de ses droits, allant jusqu’au meurtre de ceux qui opposent un semblant de résistance ou un soupçon de refus de cette autorité aux relents mafieux ».

« Nous parlons pour ceux dont l’expression est compliquée en public, indique Frédéric Boloré. La période n’est pas simple, car c’est celle de la clôture des comptes 2025, mais aussi de la restitution des entretiens individuels. » « Nous sommes choqués que Capgemini participe à cela », appuie la CFTC, pour qui « aucun impératif commercial ne peut justifier moralement un tel contrat ».

Quant à la CGT, elle estime dans un long texte que « Capgemini doit également suspendre ses activités avec le gouvernement fédéral états-unien, tant qu’il sera aux mains de fascistes qui considèrent que chaque vie humaine n’a pas la même valeur ».

Elle demande aussi que l’entreprise « repense ses partenariats commerciaux avec des entreprises ou des institutions qui contribuent à des guerres, aux meurtres de civils, ou encore au génocide qui ne s’est jamais achevé dans la bande de Gaza ». Dans un courrier adressé au PDG Aiman Ezzat, le syndicat alerte sur le fait que ces contrats font du groupe « un complice actif de violations graves des droits humains ».

Réponse tiède

« Depuis trois jours, nous recevons énormément de messages de salariés se disant déçus et en colère, explique Benjamin Girard, délégué syndical CGT. Il y a plein de gens qui souhaitent quitter l’entreprise et qui pourraient vouloir profiter du plan de départs annoncé. »

La CGT s’était déjà inquiétée en septembre 2025 que Capgemini installe le logiciel de gestion des données de Palantir, l’entreprise de Peter Thiel, la figure du technofascisme passée en France ces derniers jours. Elle s’était aussi émue qu’en mars de la même année, comme Le Canard enchaîné l’avait rapporté, le groupe ait effacé la « diversité » de ses principes, pour s’aligner sur le trumpisme de retour à la Maison-Blanche.

Face à ces levées de boucliers, la réponse de la tête de l’entreprise a été plutôt tiède. Aiman Ezzat s’est fendu d’un billet sur LinkedIn le 25 janvier au soir. Il y reconnaissait dans une formidable litote que « la nature et l’étendue » des liens avec l’ICE avaient « soulevé des questions par rapport à ce que [Capgemini fait] habituellement en tant qu’entreprise […] technologique ».

Le patron y expliquait que la filiale états-unienne étant soumise à un accord de sécurité avec les autorités fédérales, elle était entièrement autonome du siège français, avec un conseil d’administration « contrôlé par des administrateurs américains indépendants “autorisés” » et sans que le groupe puisse accéder à la moindre information classifiée.

Puis silence complet jusqu’à un message envoyé à tout le personnel le 28 janvier en fin de journée, qui reprend peu ou prou les mêmes arguments. Le siège et la tête de l’entreprise n’auraient donc pas été mis au courant du travail étroit de leur filiale pour l’ICE ? « Au mieux, c’est de l’ignorance, au pire du mensonge », juge Benjamin Girard. D’autant que selon le site officiel, en anglais, de Capgemini, indiquait bien que ses missions consistaient à « aider à réduire le temps requis et les coûts associés pour expulser les migrants illégaux des États-Unis ».

5 % des postes supprimés en 2025

La pilule ne passe décidément pas dans un groupe qui prône très fortement des valeurs « d’éthique et d’inclusion », portées dès 1967 par son fondateur Serge Kampf, grand amateur de rugby. Capgemini aime affirmer faire partie des entreprises « les plus éthiques au monde » et impose notamment une formation sur le sujet à l’ensemble de ses salarié·es.

C’est dans ce cadre passablement dégradé que démarrent les négociations pour le plan de 2 400 départs. L’entreprise assure viser des mobilités internes sur sa trentaine de sites en France et affirme qu’elle se basera uniquement sur le volontariat. Mais les syndicats restent méfiants. Ainsi, parmi les arguments avancés pour justifier les suppressions de poste, la direction a dit devoir « répondre aux challenges et opportunités créés par l’accélération des mutations technologiques, notamment l’intelligence artificielle (IA) ».

Une justification qui laisse sceptique en interne. « Quand la direction évoque l’IA, on est sur du maquillage. En fait, le business n’est pas bon en ce moment, rétablit Frédéric Boloré, de la CFDT. En France, la situation politique pas simple fait que les collectivités mettent les signatures de contrats en stand-by. Quant à la géopolitique internationale, n’en parlons pas… » Enfin, l’acquisition du groupe Altran en 2020 « est un échec en termes d’intégration des deux entités, et cela coûte de l’argent », affirme-t-il.

Les syndicats estiment que les effectifs français ont déjà été réduits de 5 % environ en 2025, par non-remplacement des départs. Les plus mauvaises langues se demandent si l’entreprise ne va pas se servir de la crise ouverte aujourd’hui pour « profiter » de départs plus nombreux dans les prochains mois.

Article publié le 2 février 2026.


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