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Le montant de la dépense publique est un indicateur trop biaisé pour mesurer l’ampleur de l’intervention publique, assure l’économiste Christophe Ramaux. Il invite à en élaborer d’autres basés sur les trois modes de calcul du PIB.
La France stagne avec une croissance de 0,9 % en 2025. La politique de l’offre au service du capital est un échec : l’investissement des entreprises a baissé de 2,4 % en 2024 et n’a augmenté l’an passé que de… 0,1 % ! (Insee, janvier 2026). Et la croissance aurait été plus piteuse encore si elle n’avait pas été tirée, pour plus de la moitié comme on va le voir, par la dépense publique.
Nous vivons dans des économies mixtes avec du privé et du public, mais nous l’appréhendons mal. Les libéraux fustigent le montant de la dépense publique, en omettant de préciser que si celle-ci équivaut à 57 % du produit intérieur brut (PIB), cela ne signifie aucunement qu’il ne reste que 43 % pour le privé ou que « plus de la moitié de la richesse créée par le privé est prélevée pour financer des fonctionnaires improductifs ». Car tout est faux dans cette phrase : les fonctionnaires sont productifs, augmentent le PIB et le poids de leur rémunération1 n’a pas augmenté depuis près d’un demi-siècle (12 %-13 % du PIB depuis 1979).
A l’autre bout du spectre, nombre de travaux « critiques » laissent entendre que l’Etat social serait en passe d’être désintégré sous les assauts du néolibéralisme, qu’il ne resterait en substance qu’un Etat néolibéral au service du capital ; une posture de déploration bien peu adaptée pour défendre l’utilité maintenue de l’intervention publique.
La dépense publique est un indicateur totalement biaisé. Comme je l’ai déjà montré ici, elle n’est pas une « part » du PIB. On additionne en son sein des éléments hétéroclites, en multipliant de surcroît les doubles et même les triples comptes : les rémunérations des fonctionnaires intègrent ainsi les cotisations sociales, qui se retrouvent dans les dépenses de protection sociale – et pour certaines en dépenses d’investissement2.
Comment mieux mesurer l’ampleur de l’intervention publique ? La statistique publique gagnerait à mettre en avant trois types d’indicateurs plus adaptés en partant des trois façons dont on calcule le PIB : par les approches production, revenu et demande.
La demande est largement soutenue par la dépense publique
En matière de production, les administrations publiques (Etat, administrations de sécurité sociale, collectivités locales) contribuent pour un cinquième (19 % en 20243) à la valeur ajoutée totale (soit tout de même près d’un tiers de celle apportée par les entreprises non financières).
Cette part, soulignons-le, est stable depuis quarante ans : les services publics n’ont donc pas disparu4. Mais austérité il y a bien eu, puisque cette part aurait dû normalement augmenter, une société plus riche se devant a priori de consacrer plus de ressources aux biens dits supérieurs – l’éducation, la santé et la culture –, terres d’excellence des services publics.
En matière de revenus, la moitié du revenu des ménages est socialisée, ce qui est à la fois considérable et insuffisamment connu. Depuis le début des années 1980, la somme des prestations sociales en espèces et des transferts sociaux en nature reçus par les ménages est ainsi supérieure à celle des salaires nets. Conséquence logique de la socialisation des revenus : la demande est, elle aussi, largement soutenue par la dépense publique, ce qui aussi est trop peu connu.
La demande globale est composée pour près des quatre cinquièmes de la consommation, sachant que l’investissement (un peu plus d’un cinquième) en dépend largement (on ne produit pas des machines pour produire uniquement des machines, mais bel et bien des biens ou services consommés)5. Or, la consommation dépend pour la moitié de la dépense publique.
Directement, avec la consommation de services publics : la production des fonctionnaires se retrouve en consommation de services publics, lesquels peuvent être « individuels », dans le sens où les ménages y ont accès différemment (l’éducation pour ceux avec enfants, l’hôpital public…, 271 milliards en 2024), ou « collectifs » (justice, police…, 250 milliards). Cette socialisation directe représente près d’un quart de la consommation globale, part qui n’a pas augmenté depuis la fin des années 19706.
Et indirectement avec la consommation auprès du privé permise par de la dépense publique. Deux postes sont en jeu ici.
Le premier, aisément mesurable, est constitué par les transferts sociaux en nature marchands, avec les consultations de médecine libérale et médicaments remboursés, les allocations logement… (186 milliards). Les comptables nationaux, l’Insee pour la France, regroupent ce poste avec la consommation de services publics sous le terme de « dépense de consommation finale des administrations publiques » (707 milliards au total), laquelle représente déjà un tiers de la consommation globale (un quart du PIB donc).
Avec ce souci : n’est donc pas prise en compte ici la consommation auprès du privé permise par les très importantes (562 milliards) prestations sociales en espèces (les retraites, les allocations chômage et familiales, les minima sociaux…).
Toutes ces prestations en espèces ne sont certes pas consommées : une part est prélevée sous forme d’impôts directs7, une autre est épargnée. Pour évaluer la part des prestations sociales en espèces consommées, on applique – dans le graphique ci-dessous – les taux moyens (constatés chaque année) de prélèvements directs et d’épargne.
Nous vivons dans des économies mixtes
Notons qu’avec cette hypothèse, on sous-estime la socialisation : ces prestations comprennent certes les retraites, pour plus des deux tiers, mais elles comprennent aussi, pour près d’un tiers, les allocations chômage et familiales ou les minima sociaux qui, compte tenu du niveau de vie des ménages bénéficiaires, sont très peu soumis à impôts directs et épargnés8.
Soulignons que cette consommation n’est pas isolée dans les comptes nationaux : elle est incluse, sans distinction, dans la « dépense de consommation finale des ménages » (52 % du PIB). Pour mieux éclairer le débat public, suggérons qu’il serait judicieux de publier un indicateur de consommation socialisée incluant non seulement la consommation de services publics et les transferts sociaux en nature marchands (la « dépense de consommation finale des administrations publiques »), mais aussi cette consommation par les prestations en espèces.
Car l’enjeu est colossal : au total, comme le montre le graphique ci-dessous, on peut estimer que la moitié (48 % en 2024) de la consommation globale est en effet socialisée, soit directement (23 %), avec la consommation de services publics, soit indirectement (25 %), avec la consommation auprès du privé supportée par les transferts sociaux en nature marchands et les prestations en espèces consommées.
Alors qu’elle avait sensiblement augmenté de l’après-guerre jusqu’au début des années 1980 (de 29 % en 1949 à 46 % en 1983), la socialisation globale stagne depuis lors. Elle n’en demeure pas moins massive, avec en son sein une légère contraction de la socialisation directe – on retrouve l’effet de l’austérité infligée aux services publics – et une croissance de la socialisation indirecte (13 % en 1959, 21 % en 1983 et 25 % en 2024).
La dépense publique n’est pas un puits sans fond : elle soutient amplement l’activité, y compris du privé. En 2025, la croissance a été piteuse, mais elle l’aurait été plus encore sans l’intervention publique. Selon les données provisoires publiées par l’Insee, la « dépense de consommation finale des administrations » (celle de services publics avec en sus les transferts sociaux en nature marchands) a augmenté de 1,7 %, soit 0,4 point de contribution à la hausse du PIB – près de la moitié de la croissance globale enregistrée donc.
Et ce sont les prestations sociales en espèces qui ont largement soutenu le pouvoir d’achat des ménages et donc leur consommation auprès du privé. Alors qu’elles pèsent deux fois moins que les revenus d’activité (salaires essentiellement)9, elles ont en effet plus contribué que ceux-ci au pouvoir d’achat des ménages10.
Nous vivons décidément dans des économies mixtes, républicaines en un sens : il serait temps de l’assumer pleinement.
Christophe Ramaux
Maître de conférences à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, membre des Économistes atterrés
Article Alternatives Économiques du 17 mars 2026
Article publié le 24 mars 2026.