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“Mon documentaire vise à mettre en lumière la confiscation du temps qui accentue le mal‑être des fonctionnaires”

À travers un documentaire humain et engagé intitulé “Hors Services”, en salle le 8 octobre, Jean Boiron‑Lajous donne à voir, au‑delà des enquêtes d’opinion, les conséquences de la dégradation des conditions de travail dans les services publics. Il appuie notamment sur la souffrance qui en découle pour des agents publics à qui il convient, selon le réalisateur, de refaire confiance.

Pouvez‑vous revenir sur la genèse du projet ?

Je ne suis ni journaliste, ni scientifique, mais je pense que le cinéma et les projets cinématographiques partent souvent de quelque chose de personnel. Je suis fils d’enseignant, ma mère était prof, mon frère l’est encore. Je vis avec un médecin et de nombreuses personnes dans mon entourage travaillent dans les services publics. Pendant la pandémie, j’ai commencé à repérer le rapport très paradoxal qui existait entre les soignants que l’on applaudissait aux fenêtres tous les soirs et les discours englués que l’on peut encore entendre à propos des services publics.

La vie a également fait que j’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital, ce qui m’a permis de voir de l’intérieur un autre paradoxe. Nous avons conscience, en France, à quel point l’hôpital public nous sauve alors que tout tient sur un fil. J’ai vu des soignants craquer, des situations extrêmement difficiles et qui n’auraient tout simplement pas dû se passer dans des conditions de travail normales.

Aussi, après la crise sanitaire, j’ai constaté que des proches et connaissances commençaient à démissionner du service public. Cela s’est fait de manière très étalée dans le temps. Et ce phénomène m’a beaucoup interrogé.

Je me suis aussi retrouvé face à cette équation selon laquelle plus les agents aiment leur métier, plus ils y trouvent du sens, et plus ils ont envie d’en partir. On retrouve même chez certains fonctionnaires une sorte de figure héroïque qui les fait aller bien au‑delà de leurs limites, au nom de leur engagement pour le service public et pour le bien commun.

Le documentaire déroule effectivement le fil qui mène à cette solution radicale qui est celle de la démission du service public. C’est un phénomène assez récent et encore difficile à analyser. Comment avez‑vous procédé ?

Je pense que le sujet concerne également le secteur privé. Mais force est de constater que les métiers du secteur public sont liés à des missions d’intérêt général et, pour cette raison, je pense que la souffrance de ne pas pouvoir bien faire son métier et de craquer est tout à fait singulière.

C’est un conflit éthique qui se joue autour du mythe national de l’agent public à la française. Il faut bien avoir en tête que nous sommes dans un pays où les études pour devenir juge ou médecin sont longues et financées par l’État. Ce n’est pas anodin.

En quelque sorte, l’État capitalise sur ces figures. Et c’est aussi là que le paradoxe apparaît encore plus fort. On est formé, on s’engage par vocation, mais aussi par conviction, pour servir l’intérêt général et, au final, on est déçu… La chute ne peut être que violente.

Il y a un décalage important entre le rôle que vous pensez prendre quand vous commencez et la réalité. Dans le documentaire, la jeune juge qui pensait pouvoir motiver toutes ces décisions par des argumentaires de 10 pages a vite vu qu’elle n’en avait pas la possibilité et, très vite, elle n’a plus trouvé de sens dans ce qu’elle faisait.

Revenons sur les protagonistes, justement. Ce sont tous d’anciens agents publics ?

Oui absolument. J’ai fait quelques appels à témoignage, car, dans un premier temps, je voulais confirmer mes intuitions, qui s’appuyaient aussi sur des travaux de sociologie. Des intuitions que je voulais confirmer par des rencontres avec des syndicats, des collectifs de fonctionnaires, des proches d’agents démissionnaires.

J’ai procédé à une bonne quarantaine d’échanges et c’est à ce moment‑là que j’ai vu que les mécanismes de la désillusion et du renoncement se retrouvaient dans plusieurs témoignages. J’ai donc souhaité que ce soit des véritables anciens agents, racontant leur propre expérience, qui participent au documentaire. Il faut aussi savoir qu’il y a quand même une omerta importante autour de ce sujet. Parler de démission dans les domaines de la justice et de la médecine reste encore quelque chose de très compliqué.

Quel public souhaitez‑vous toucher avec votre film ?

Je rêve bien sûr de toucher le plus grand nombre car nous sommes tous concernés par cette problématique. En France, soit nous sommes fonctionnaires nous‑mêmes, soit nous appartenons à une famille de fonctionnaires ou avons des fonctionnaires dans notre cercle proche. Mais je pense que le sujet peut toucher tous les travailleurs, au‑delà de toute idéologie partisane.

Le film rassemble les témoignages de métiers très différents – enseignants, médecins hospitaliers, facteurs, policiers – dans l’idée de proposer une approche transversale afin que chaque spectateur puisse s’identifier à un parcours.

J’ai choisi de représenter des fonctionnaires qui craquent, car je pense qu’il ne faut pas s’habituer à l’idée que les fonctionnaires qui parviennent à faire correctement leur travail sont des héros du quotidien. Lesdits héros, médecins ou professeurs par exemple, sont souvent les mêmes qui craquent.

S’il n’y avait qu’un message que vous souhaiteriez faire passer dans le cadre de votre film, quel serait‑il ?

On a tendance à oublier que les personnes les plus à mêmes et les mieux placées pour organiser leur travail sont les travailleurs et agents eux‑mêmes. Ce sont eux qui connaissent le mieux les services, mais aussi les usagers.

Les chefs de service, y compris dans la fonction publique sont nombreux à modifier leurs pratiques pour mieux répondre aux attentes des jeunes générations en demande de souplesse et de flexibilité, mais j’ai tout de même le sentiment qu’on sort d’une période de concertation très relative, voire d’infantilisation des fonctionnaires.

Aussi, je souhaite mettre au jour que les craquages dans les milieux professionnels ne sont pas nécessairement liés à une surcharge de travail, mais aussi à la confiscation du temps. Cette dépossession de l’usage du temps accentue le mal‑être. Il faut refaire confiance aux fonctionnaires et leur donner l’occasion de décider de l’usage de leur temps de travail.

Le synopsis
Cinq démissionnaires de la fonction publique sont réunis dans un hôpital abandonné. En investissant les lieux, ces anciens juge, policier, urgentiste, enseignante et facteur échangent sur la souffrance au travail et le conflit éthique qu’ils ont vécu à la suite du démantèlement du service public. Un film documentaire touchant et incroyablement bien incarné par des agents publics qui s’ouvrent entièrement sur leurs désillusions.

Article Acteurs publics du 3 octobre 2025

Article publié le 3 octobre 2025.


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