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Nationalisation d’ArcelorMittal : une victoire à l’arraché et une « première étape » pour les ouvriers

La niche parlementaire de La France insoumise a été marquée jeudi par la mobilisation des ouvriers à l’extérieur de l’hémicycle en faveur de sa proposition de nationalisation de l’entreprise sidérurgique. Celle-ci a été adoptée après des heures de discussion, alimentée notamment par des amendements du RN.

Le cossu VIIe arrondissement de Paris n’est pas si habitué à ce genre de scène. Jeudi 27 novembre, en fin de matinée, la rue de l’Université, adjacente à l’Assemblée nationale, se remplit de fumée blanche alors qu’un étonnant face-à-face prend forme, de part et d’autre d’un cordon de policiers.

D’un côté, des salarié·es d’ArcelorMittal Dunkerque, soutenu·es par des collègues venu·es d’autres sites en France, immobiles sous le halo rouge de fumigènes. De l’autre, quelques collaborateurs parlementaires et députés en costume, un brin goguenards et curieux d’entendre des pétards éclater si près de l’hémicycle.

À l’origine de cette confrontation de deux mondes, une proposition de loi déposée par La France insoumise (LFI) dans le cadre de sa niche parlementaire annuelle, qui demande de nationaliser les activités françaises d’ArcelorMittal. L’examen, commencé à 15 heures, s’est éternisé jusqu’à près de minuit en raison de l’obstruction organisée notamment par le Rassemblement national (RN), qui avait déposé plus de 300 amendements – manière de jouer la montre pour empêcher LFI de passer à ses textes suivants (lire l’encadré).

Le texte, porté par la députée insoumise Aurélie Trouvé, avait été adopté le 19 novembre en commission des finances, soutenu par l’ensemble de la gauche, rejeté par la droite et le centre, tandis que le RN s’était abstenu. Ce n’est pas la première tentative de la gauche ces dernières semaines : le 30 octobre, le groupe communiste du Sénat avait porté une proposition de loi similaire, en vain.

Le 13 mai, Emmanuel Macron lui-même avait dit sur TF1 tout le mal qu’il pensait de l’initiative. « La réponse, ça n’est pas nationaliser [mais] avoir des garanties de développement », avait-il fait valoir, appelant à adopter « des clauses de sauvegarde, c’est-à-dire protéger le marché européen ».

Cette fois, en pleine nuit, le résultat du vote a finalement été sans appel : 127 voix pour, 41 contre – les député·es de la droite Les Républicains et du bloc macroniste qui siégeaient encore – et 42 abstentions, quasiment toutes venues des bancs du RN.

Un vote surtout symbolique car une majorité de sénateurs et sénatrices, qui voteront ensuite sur ce texte, devraient s’y opposer. Comme l’a résumé le ministre délégué chargé de l’industrie Sébastien Martin, « nationaliser la seule partie française » d’Arcelor Mittal « ferait courir le risque de nationaliser des pertes ».

Plan de licenciement

Toute la journée, les « Arcelor » avaient exercé une pression maximale sur les parlementaires, par leur présence physique non loin des débats. « On est ici chez nous », affirmait en fin de matinée le responsable CGT d’ArcelorMittal Dunkerque, Gaëtan Lecoq. L’objectif du syndicaliste et de ses camarades était de voir les député·es revenir sur la vente en 2006 d’Arcelor au magnat industriel indien Lakshmi Mittal, alors que le groupe avait été modernisé à coups de milliards d’argent public à partir de la fin des années 1970.

Selon les salarié·es, le temps presse : l’entreprise a annoncé en avril la suppression de 608 postes en France. Un accord sur les mesures d’accompagnement du personnel concerné a été signé le 24 novembre par la CFDT et la CFE-CGC. Du fait des emplois déjà vacants et des reclassements en cours, seuls 260 emplois seront finalement concernés.

La CGT a néanmoins refusé de signer le plan, qu’elle juge « au ras des pâquerettes ». Et beaucoup redoutent que ce plan social inaugure une longue série, aboutissant à la fermeture des hauts-fourneaux en France, jugés non rentables et dont la modernisation coûterait trop cher.

Une « niche » coupée dans son élan Encadré
Avant le débat sur ArcelorMittal, LFI a obtenu deux votes unanimes. Le premier en faveur de sa résolution sur l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur. De l’extrême droite à la gauche, tou·tes les député·es présent·es ont voté pour – seule la poignée de macronistes aperçue dans l’hémicycle le matin s’est abstenue. L’Assemblée nationale demande donc une fois de plus à Emmanuel Macron de s’opposer à cet accord de libre-échange lors du Conseil européen des 18 et 19 décembre.

Matthias Tavel, rapporteur du texte, a dénoncé un accord qui mènera à « délocaliser en Amérique latine la production de notre alimentation pour produire à bas prix, par le dumping social et écologique, depuis les gigantesques fermes-usines du Brésil ou d’Argentine ». « Dans un moment de bascule, la voix de la France ne peut pas faiblir », a-t-il ajouté, disant désormais espérer que la France « entraîne d’autres pays ».

Le second texte visait à abaisser le prix d’envoi des colis entre l’Hexagone et les outre-mer. Après deux heures quarante-cinq d’obstruction du RN qui a réclamé des modifications aussi substantielles que le remplacement du mot « surcoût » par « coût supplémentaire » – toutes refusées à la fin –, son rapporteur, le député de La Réunion Perceval Gaillard, a parlé de « victoire historique ».

L’obstruction sur la nationalisation d’ArcelorMittal n’aura pas permis à LFI de passer au vote sur le reste de ses textes, comme la défiscalisation des pensions alimentaires et la gratuité des parkings des hôpitaux publics.

Casque de chantier sur la tête, Gaëtan Lecoq, troisième génération de sa famille à travailler dans la métallurgie, mettait les député·es au pied du mur : « Je demande à ceux qui s’apprêtent à voter contre cette proposition de loi ou qui bloquent la discussion de venir nous voir. Aujourd’hui, les députés, qui représentent le peuple, doivent prendre leurs responsabilités », lançait-il, rappelant que tous les groupes politiques prétendent défendre la « souveraineté nationale ».

Dans son collimateur, en particulier, les troupes du RN, qui concentrent les griefs des salarié·es réuni·es. « Je dénonce de façon très ferme l’attitude de l’extrême droite et du Rassemblement national, qui est honteuse. L’extrême droite est le pire ennemi des travailleurs, on en voit la confirmation aujourd’hui », a aussi martelé dans l’après-midi la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet, espérant que cette journée démontrerait une « unité nationale autour de la défense de l’industrie française ».

La gauche, unie, met le RN sous pression

Seuls des représentants des groupes de gauches – insoumis, socialistes, écologistes et communistes, unis comme rarement ces derniers mois – avaient fait le déplacement pour soutenir les salarié·es et militant·es à l’extérieur de l’hémicycle.

Le triple candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon était présent pour apporter sa « solidarité ». Il a lui aussi plaidé pour dépasser les clivages habituels : « Ce n’est plus une affaire d’étiquette [partisane]. S’il n’y a plus d’acier, il n’y a plus d’industrie en France. » Ce métal est en effet un maillon indispensable, aussi bien pour l’automobile que pour la défense, les transports et la construction.

Les exemples européens de nationalisation existent. En avril, en réaction à la décision de l’actionnaire chinois de fermer le site de Scunthorpe, dernier haut-fourneau britannique, le Royaume-Uni a adopté une loi le mettant de facto sous tutelle étatique, se chargeant d’assurer les salaires, les approvisionnements et les autres flux logistiques.

En 2024, l’État italien s’est par ailleurs octroyé 50 % des droits de vote d’Ilva, plus grand site sidérurgique d’Europe, en signant avec ArcelorMittal un accord à 400 millions d’euros. Constatant le sous-investissement de l’entreprise, il l’a ensuite également mis sous tutelle.

Au côté du leader insoumis, les ouvriers de la métallurgie ont donc ragé contre le RN, dont les intentions de faire durer le débat étaient connues, avec des amendements souvent fantaisistes. Seize amendements ont par exemple été déposés pour ajouter les noms de chacun des minerais entrant dans la composition de l’acier. Un autre appelait à « préserver la souveraineté industrielle de la France du socialo-communisme des cosignataires de ce texte »…

Technicien dans un atelier de rectification de cylindres à Florange (Moselle), Fred, syndiqué à la CGT, rappelle avec amertume que le groupe RN compte un ancien syndicaliste (FO puis CFDT) à ArcelorMittal Florange, Frédéric Weber. « Ils se disent proches des travailleurs, mais ils sont proches des grands patrons du CAC 40 », maugrée-t-il.

En parallèle, cette colère s’est aussi fait entendre à l’intérieur de l’hémicycle, où LFI a tout fait pour faire rougir de honte le parti d’extrême droite, hégémonique dans les régions industrielles ou anciennement industrielles. Plus de la moitié des onze sites d’ArcelorMittal en France se trouvent ainsi dans des circonscriptions tombées dans l’escarcelle du RN.

Depuis la tribune, devant les bancs clairsemés du RN, le député LFI du Nord Aurélien Le Coq a ainsi attaqué nommément Laurent Jacobelli, Christine Engrand, Alexandre Sabatou, Emmanuel Fouquart ou Sébastien Chenu, élu·es de circonscriptions autrefois industrielles et accusé·es de laisser tomber les travailleurs et les travailleuses. « Faites tourner ces noms, que pas un seul d’entre eux ne soit épargné aux prochaines élections et par la honte », a-t-il clamé.

Laurent Jacobelli – dont Mediapart a révélé les nombreuses invectives, souvent sexistes – a plus tard dénoncé une « véritable fatwa ». Mais Aurélien Le Coq a pu compter sur du renfort à gauche pour enfoncer le RN dans ses contradictions et tenter de dévoiler ses convictions à géométrie variable sur le monde du travail. « Sa pitoyable stratégie d’obstruction ne trompe personne, il défend les intérêts de la rente plutôt que les employés, l’extrême droite, partout dans le monde, devient le chouchou des multinationales », a lancé le communiste Stéphane Peu.

La nationalisation en question

Un peu plus tôt, le député ciottiste Gérault Verny avait déclaré : « Non, la nationalisation ne règle rien », annonçant que son groupe (Union des droites pour la République, UDR) voterait contre cette loi, mais « pour l’industrie française ». Prenant la parole pour le RN, Frédéric Weber n’a pas été très clair, renvoyant dos à dos les socialistes et la droite pour leur responsabilité dans la désindustrialisation du pays. Finalement, le RN s’est à nouveau abstenu.

Mais le débat de fond sur l’intérêt d’une nationalisation, et encore plus sur son coût, est loin d’être tranché. Là où l’Institut La Boétie, le think tank de LFI, estime « qu’une nationalisation de l’ensemble des activités françaises du groupe sidérurgique ne dépasserait pas un coût de 4 milliards d’euros », la facture coût pourrait en fait devenir très lourde dans les années suivantes.

Car il faudrait en réalité ajouter des milliards d’euros pour recréer tout un mécanisme industriel, aujourd’hui pris en charge par l’entreprise mondialisée dont les usines françaises font partie : approvisionnement, transport, fichier clients, systèmes informatiques et de gestion…

Sans compter les financements nécessaires pour réinvestir dans des outils de production partiellement délaissés et moderniser les centres de fabrication, afin de produire de l’acier décarboné. Tout cela dans une période où le marché mondial de l’acier est en surcapacité, provoquant un écroulement des cours mondiaux, et où le secteur automobile européen, son principal débouché, est en crise.

LFI, qui entendait « faire entrer les revendications populaires dans l’hémicycle » à l’occasion de sa niche parlementaire annuelle, a en tout cas partiellement réussi. Malgré l’écueil de l’obstruction parlementaire, le mouvement a fédéré la gauche autour de la cause de l’acier en France.

Le matin même, le responsable CGT Gaëtan Lecoq anticipait : « On sait qu’aujourd’hui, ce n’est pas le grand jour, mais c’est une étape pour faire plier Mittal. Si on réussit, ce sera un exemple pour sauver ces centaines de boîtes qui vont peut-être fermer l’année prochaine. » C’est chose faite.

Article Médiapart du 27 novembre 2025

Article publié le 28 novembre 2025.


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