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Le ministère de l’Éducation entend tirer les enseignements de ces trois mois d’enseignement à distance pour améliorer le service public du numérique éducatif. Besoins d’équipement en matériel et de formation ressortent largement en tête d’une consultation en ligne en vue des états généraux de novembre.
Du matériel, et de la formation. Voilà ce qui ressort principalement de la consultation ouverte par le ministère de l’Éducation nationale sur le numérique éducatif. A la suite du confinement et des nombreuses difficultés rencontrées tant par les élèves que les enseignants pour assurer la fameuse “continuité pédagogique” pendant cette période de fermeture des classes, la rue de Grenelle cherche à redéfinir sa politique en matière de numérique éducatif.
Dans la perspective des états généraux du numérique de novembre prochain, la direction du numérique pour l’Éducation (DNE) a en effet ouvert mi-juin une nouvelle plate-forme de consultation en ligne, pour collecter les retours d’expérience et propositions d’amélioration. “En France comme au niveau international, le passage rapide, massif et souvent subi à des modalités de travail à distance puis hybrides (présence et distance) a mis en relief des processus ou des réalités très variables selon les lieux et les personnes”, constatait alors la DNE en présentation de sa démarche.
Elle en appelait donc à la mobilisation de la « communauté éducative ». Parents, élèves et surtout enseignants sont invités à contribuer autour de 5 thématiques : “Enseigner et apprendre avec le numérique” ; “permettre un égal accès au numérique pour tous” ; “Travailler ensemble autrement” ; “Promouvoir un numérique responsable et souverain” et enfin “Gouverner et anticiper”.
Besoin d’équipement
De ces grandes thématiques, parfois prospectives, il ressort à peu près toujours les mêmes constats et préoccupations, très « terre-à-terre ». Que ce soit sur les nouvelles manières d’ “enseigner avec le numérique”, “de gouverner et d’anticiper” ou sur l’ “égal accès au numérique éducatif”, les contributeurs exigent avant tout de bénéficier du ba-ba du numérique, c’est à dire le matériel pour se connecter.
“Dans le cadre de la continuité pédagogique, j’ai pu dans le cadre de mon travail dépanner un certain nombre de collègues, sur des ordinateurs vétustes, vieux de près de 10 ans... J’ai dépanné un ordinateur sous Windows XP. D’autres étaient partagés avec les autres membres de la famille, infectés”, témoigne l’un d’entre eux.
Un autre souligne un paradoxe : les esprits et les plans sont focalisés sur l’équipement informatique des élèves, mais rien n’est prévu en parallèle pour équiper leurs professeurs, du moins dans son académie de Toulouse. Certains proposent donc la création d’une “dotation enseignants”, sous forme matérielle ou d’une prime pour faciliter l’équipement des enseignants. Cette proposition revient sous plusieurs formes, avec toujours l’objectif d’une “aide à l’achat”. Un autre recommande d’équiper les établissements en personnels formés et réellement reconnus dans leurs missions financièrement sous forme de décharges pour assurer la maintenance des équipements et leur utilisation continuelle.
Manque de formation
Autre constat largement partagé – et soutenu par les autres participants -, le besoin cruel de formation des enseignants. Les contributeurs sont nombreux à vouloir renforcer la formation continue, et à la rendre obligatoire pour éviter que seuls les volontaires, souvent déjà “intéressés voire formés et auto-formés”, n’en bénéficient.
Parmi les idées avancées, il est proposé de donner davantage de responsabilités aux référents TICE (Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) présents dans les établissements du second degré. “Il est possible de s’appuyer sur eux pour proposer des formations de proximité sur l’utilisation des outils numériques éducatifs. Pour cela il faudrait qu’ils disposent au moins de 3 demi journées dans l’année pour proposer des formations aux collègues après consultation des besoins”.
Sur la table, également, la formation des enseignants à la pédagogie par le jeu. "Apprendre en jouant sur un écran offre la possibilité d’éveiller la curiosité des apprenants, de susciter leur envie de s’impliquer, de leur donner les moyens de s’évader en éprouvant des émotions, de développer leur mémoire, leurs réflexes et de maintenir le lien avec les autres sans risque sanitaire", fait valoir la promoteure de cette idée, particulièrement soutenue.
Les élèves ne sont pas épargnés par ce déficit de formation. Leurs enseignants sont nombreux à faire le même constat : les élèves, bien que nés un smartphone à la main et bercés dans le monde numérique, ne maîtrisent finalement que très mal les outils numériques. “On nous parle de génération Z née avec un ordinateur. Le confinement démontre que la maîtrise des outils et des fonctions basiques est parcellaire ou inexistante”, témoigne une contributrice qui propose de mettre en place “un enseignement du numérique comme une discipline à part entière à l’école ou au collège”.
Doctrine sur les logiciels
Les débats sur la plate-forme se cristallisent également sur la question des logiciels. Beaucoup contestent le recours à des logiciels privés, pas toujours respectueux des données personnelles. Un participant estime notamment qu’il revient à l’Éducation nationale de fabriquer son propre « Pronote », ce logiciel de gestion de la vie scolaire. “Je propose qu’une équipe d’enseignants soit détachée par le ministère de l’Éducation nationale pour travailler sur la création d’un logiciel de suivi des élèves à l’image de Pronote afin de libérer les établissements du coût de ce logiciel”, qui serait dans l’idéal enrichi de nouvelles fonctionnalités. D’autres poussent dans le même en invitant le ministère à créer ses propres applications.
Une autre se montre beaucoup plus ouverte aux logiciels privés, mais souhaite une meilleure lisibilité de l’offre. “Oui, l’utilisation d’applications développées par des entreprises privées nécessite de s’assurer que les modalité sont acceptables, qu’elles respectent bien tout ce qui doit l’être en matière de protection des données et sécurité mais il est aussi important de comprendre que l’État ne peut pas tout. Ces outils sont très bien faits, bien plus en phase avec les usages d’aujourd’hui et bien meilleurs que d’autres qui ont pourtant les faveurs de l’Education Nationale”. Elle préconise donc la création d’un label pour distinguer les applications conformes aux exigences de sécurité et de protection des données.
Logiciels libres
Et au milieu, on retrouve les partisans d’un recours accru aux logiciels libres, plutôt nombreux, ou en tout cas mobilisés. Un contributeurs soumet l’idée d’équiper chaque ordinateur de deux systèmes d’exploitation, un Microsoft, et un Linux lorsque le premier devient obsolète. “Cela permet de ne pas renouveler des matériels qui sont devenus obsolète et aussi d’avoir des ordinateurs rapidement exploitables (démarrage très rapide) qui n’ont pas besoin de rester toujours allumés. Mais cela demande d’avoir des agents formés et aussi de laisser la main aux établissements pour faire leur choix”.
L’une des propositions les plus soutenues pour un « numérique souverain » vise d’ailleurs à “freiner l’utilisation des logiciels sous licence payante lorsqu’il existe une alternative, surtout lorsque ces entreprises de logiciels ont été condamnées pour leur position dominante sur le marché informatique”.
Participation limitée
Les résultats de la consultation font émerger une crainte qui n’est pas nouvelle parmi les enseignants : celle du remplacement par le numérique de pratiques éprouvées. Beaucoup profitent de cette consultation sur l’avenir du numérique éducatif pour interroger la place que doivent prendre ces outils dans la manière de dispenser des cours. Il est souvent question de complémentarité avec les pratiques traditionnelles, de libre choix des enseignant à utiliser ou non ces nouveaux outils, et de droit à la déconnexion, quand certains insistent sur le caractère exceptionnel de l’utilisation du numérique pendant la crise, qui ne doit selon eux pas devenir la règle.
La perspective d’une utilisation accrue du numérique à des fins pédagogiques n’a visiblement pas suscité de grand intérêt de la part de la « communauté éducative », qui, il faut le dire a déjà été mise à contribution à plusieurs reprises ces dernières années, la dernière en date visant à cerner les besoins en matière d’outils numériques. A ce jour, la participation reste très faible sur la plate-forme. On comptabilise entre 200 et 300 propositions, pour beaucoup similaires, sur un vivier d’1,5 million d’enseignants. Sans compter la participation, autorisée et même encouragée, des élèves et de leurs parents. Et si la plate-forme n’a été ouverte qu’au début des vacances, ce n’est sans doute pas maintenant, alors que les enseignants sont plongés dans la préparation d’une rentrée scolaire qui s’annonce difficile, que la participation va bondir.
Article Acteurs Publics du 26 août 2020
Article publié le 26 août 2020.