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« On doit faire en quatre heures un boulot qui en nécessite huit ! »

Chez l’opérateur public, les ravages de la sous-traitance en cascade sont dénoncés depuis des années par les syndicats. Au centre de tri Chronopost à Alfortville, dans le Val-de-Marne, une nouvelle grève des travailleurs sans papiers a éclaté le 7 décembre.

C’est une réalité inavouable, à mille lieues des slogans clinquants et des pubs humanistes. Dans sa communication, La Poste vante ses missions de service public, exemplaire et « proche » de ses clients. Elle est l’entreprise capable de« livrer à toute vitesse les baskets de Sonia »,cliente imaginaire inventée pour les besoins d’un clip promotionnel, ou d’avaler les kilomètres pour« apporter à Yvette la petite madeleine dont elle raffole ».Mais ni Sonia ni Yvette n’ont probablement entendu parler de Salouf, Madiouma et Aboubacar, qui déchargent des camions en pleine nuit, dans la banlieue parisienne. Situé à Alfortville (Val-de-Marne), le centre de tri appartient à Chronopost, filiale de La Poste qui sous-traite à l’opérateur Derichebourg. Une vingtaine de ses salariés, sans papiers, ont démarré une grève le 7 décembre pour leur régularisation. Ils ont vite été rejoints par plusieurs dizaines d’autres travailleurs, dans la même situation, mais qui œuvrent pour d’autres entreprises (1).

Leur piquet de grève, tenu jour et nuit, est un modèle de système D – deux barnums siglés SUD et une vingtaine d’abris construits avec les moyens du bord. Le confort est plutôt rudimentaire : des matelas posés sur des palettes, protégés du vent et de la pluie par de grandes bâches jetées sur une armature de bois. Le mobilier est issu des encombrants, les toilettes ont été gracieusement fournies par la mairie (PS). La direction du site comptait sans doute sur le froid hivernal pour faire décamper les grévistes.« Mais le froid, on s’en fout,dit l’un des travailleurs, sourire jusqu’aux oreilles.Nous continuerons jusqu’à la régularisation. »

« C’est de l’esclavage moderne »

Salouf, Madiouma et Aboubacar ont débarqué de leur Mali natal en 2018, pour« fuir la guerre, la pauvreté et les conflits familiaux ».« J’avais entendu dire par un ami que Derichebourg embauchait des gens dans notre situation,raconte Aboubacar.Toutes les semaines, on reçoit des contrats par SMS, pour des missions de quelques jours. Nous touchons entre 600 et 700 euros par mois. »Les soirs où il travaille, il quitte l’appartement qu’il partage avec trois amis pour sauter dans un bus de nuit, qui l’amène à Chronopost. Début de la mission : 2 heures du matin.« Sur notre dos en permanence, les chefs nous disent d’accélérer,explique-t-il.Nos tâches consistent à décharger des camions et à trier des colis. Nous devons abattre en quatre heures un boulot qui en nécessiterait huit ! Et si jamais nous tombons malades, on met un terme à notre mission… C’est de l’esclavage moderne. »

Combien de sans-papiers opèrent pour le compte de sous-traitants de La Poste ? Plusieurs centaines, selon les estimations de SUD PTT, qui bataille pour obtenir des régularisations depuis des années. Abondamment dénoncé par les syndicats, ce schéma d’exploitation érigé en système continuerait pourtant à tourner à plein régime, pour des motifs économiques.« L’objectif est de faire baisser les coûts de traitement des colis,résume Jean-Louis Marziani, secrétaire adjoint de Solidaires 94.Lorsque vous recrutez des sans-papiers, vous savez que vous pourrez leur imposer certaines tranches horaires, avec des conditions de travail que n’accepterait pas le personnel statutaire. Sans compter que cela permet de s’affranchir de nombreuses obligations (congés payés, etc.). »

L’État actionnaire se mure dans le silence

En un sens, le grand patron de La Poste lui-même reconnaît les « vertus » du dumping social. Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 3 février 2021, Philippe Wahl assénait :« Certaines des filiales de La Poste ne pourraient pas fonctionner sans sous-traitance. (…) Si nous avions les conditions sociales des facteurs transposées sur tous les salariés de Chronopost, Chronopost disparaîtrait. Nous avons besoin de la sous-traitance (…) parce que les concurrents exercent une pression sur les prix et les marges. »Décryptage de Céline Gagey, l’avocate de SUD PTT :« Dans son audition à l’Assemblée nationale, le président de La Poste considère que le groupe ne pourrait pas fonctionner avec des postiers au statut ordinaire. Autrement dit, le recours à des sous-traitants travaillant dans des conditions sociales largement inférieures à ce qui se pratique normalement dans le groupe est parfaitement assumé par la direction. »

De son côté, l’État actionnaire – La Poste est détenue à 66 % par la Caisse des dépôts et à 34 % par l’État – se mure dans le silence. C’est pour sortir du statu quo que SUD a décidé d’attaquer le groupe en justice (voir ci-contre), tout en épaulant les grévistes sur le terrain. Une stratégie défendue par Christian Schweyer. Retraité encarté à la CGT, il anime un comité de travailleurs sans papiers, constitué en 2008 et qui rayonne aujourd’hui sur tout le Val-de-Marne. Il y a deux ans, une précédente grève sur le site d’Alfortville avait permis de régulariser 27 travailleurs œuvrant pour Chronopost et 46 sans-papiers venus les soutenir.« Le combat avait duré sept mois,glisse-t-il.Nous avons l’intention d’aller plus vite, cette fois-ci ! »

(1) Contactée par l’Humanité, la direction de Chronopost assure que les grévistes « ne sont pas » ses salariés et que les « entreprises qui fournissent des prestations de livraison gèrent leurs équipes directement ». Ni la direction de Derichbourg, ni celle de La Poste ne nous ont répondu.

Article L’Humanité du 5 janvier 2022

Article publié le 7 janvier 2022.


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