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« On supprime des CDD et on veut forcer des agents titulaires à démissionner pour réduire les effectifs » : ce professeur mène la fronde contre la réorganisation du CHU de Nice

Le professeur Thierry Piche critique une réorganisation à marche forcée du CHU de Nice qui pousserait le personnel à bout. Il a « dénoncé un délit pénal de harcèlement » auprès du procureur.

« J’ai décidé de supporter le personnel hospitalier qui est maltraité. Je ne supporte pas la maltraitance, je n’ai aucun conflit d’intérêts, je suis libre. J’aurais pu me taire, mais j’ai décidé de ne pas le faire », avait indiqué un professeur « lanceur d’alerte » à l’occasion d’une manifestation organisée jeudi devant l’hôpital Pasteur 2 par la CGT et la CFDT. Le professeur des Universités, Thierry Piche, 58 ans, gastro-entérologue au CHU de Nice (1) depuis une trentaine d’années, sort complètement de l’anonymat à l’occasion d’une interview qu’il nous a accordé ce samedi.

Pourquoi montez-vous en première ligne ?

J’ai dénoncé un délit pénal de harcèlement. C’est la raison pour laquelle j’ai déposé un article 40 le 10 décembre auprès du procureur (2). J’ai été entendu mercredi à la caserne Auvare à Nice. J’ai demandé au procureur qu’il puisse y avoir une mesure suspensive de la réforme en cours pour protéger les agents. J’ai également fait une seconde alerte avec les médecins du travail confrontés à des tendances suicidaires.

Que dénoncez-vous ?

Un management toxique depuis l’arrivée du directeur général Rodolphe Bourret en 2023. Cela a commencé par les cadres dirigeants de l’hôpital qui ont été poussés à bout sans doute parce que le nouveau directeur voulait s’entourer d’une équipe à sa main. Un nouveau directeur général adjoint et une nouvelle DRH sont arrivés après leur mutation.

Les choses ne se sont pas améliorées ensuite ?

Le directeur général a instauré la « délégation polaire ». Il s’agit de déléguer au niveau de la quinzaine de pôles que compte le CHU, un certain nombre de fonctions qui étaient auparavant exercées par la direction générale : ressources humaines, achats, paye... Je ne suis pas opposé à une réforme, qui donne plus de responsabilités aux médecins [chaque pôle est dirigé par un trio : médecin, cadre administratif, cadre soignant], mais le processus est allé beaucoup trop vite. On a voulu que ce soit opérationnel en 3 mois alors qu’il faut deux ans. On ne s’improvise pas comme ça manager !

Vous dites que ce type de déconcentration est plutôt positif mais que la méthode n’était pas la bonne. Rien de très grave a priori ?

Bien au contraire. Cet outil a été détourné de sa fonction initiale avec pour objectif principal de réduire la masse salariale du CHU. L’établissement niçois est un des plus endettés de France. La feuille de route cachée du directeur est de réduire les effectifs de 1 000 personnes sur un total de 9 600 employés. Les responsables de pôles sont soumis, par la direction, à des contrats d’objectifs intenables. On les force à mettre en place des réorganisations qui dégradent les conditions de travail des agents sans concertation et sans accompagnement. L’objectif est de mettre fin à des CDD et de forcer des agents titulaires à démissionner pour réduire les effectifs.

Quels en sont les conséquences ?

Dans mon service j’ai remarqué des agents qui pleuraient. Certains ont appris par des bruits de couloir que leur CDD n’était pas reconduit dans les 15 jours alors qu’on leur avait promis qu’ils seraient titularisés. D’autres ont été soumis à des attitudes vexatoires lors d’entretiens.

Concrètement, comment s’est manifestée la réorganisation ?

D’abord cela a concerné l’économat, les postes de sécurité-incendie, les vaguemestres auxquels on a imposé des surcharges de travail. Certains ont commencé à avoir des troubles psychologiques. D’autres, comme des femmes seules avec enfants, ont été contraints de quitter l’hôpital parce que les changements brutaux de leurs horaires n’étaient plus compatibles avec leur vie de famille. A la suite de la suppression de CDD, on a imposé aux ambulanciers de devenir brancardiers sans être formés et avec une concertation minimale. Même attitude vis-à-vis des infirmiers et infirmières de blocs opératoires auxquels on a imposé un seul et même horaire de 10 heures et auxquels on a dit « si vous n’êtes pas contents, la porte est grande ouverte ». La réorganisation du bureau des admissions ou la redéfinition des missions des assistants de service hospitalier (ASH) procèdent du même fonctionnement.

Comment vous situez-vous par rapport aux syndicats ?

Je ne suis pas syndiqué mais je veux saluer l’action de la CGT et de la CFDT.

Comment expliquez-vous que FO ne se soit pas joint au mouvement ?

Ce syndicat a voté pour la restructuration des ASH. Les personnels ne comprennent pas cette décision. J’aurais préféré que les trois syndicats fassent front commun.

N’est-ce pas le lot des entités publiques et privées de se réorganiser et de rationaliser leur activité pour faire des économies ?

C’est une réorganisation sans concertation et avec des conséquences graves en matière de santé mentale pour les agents. Le médecin du travail a fait une alerte après avoir constaté une augmentation alarmante des arrêts de travail à la suite de burn-out et n’a obtenu aucune réponse de la direction. Les infirmiers ont intenté un recours devant le tribunal administratif. Ils ont également alerté le président du conseil de surveillance Christian Estrosi. Ils ont été reçus par l’adjoint au maire Hervé Caël mais rien ne s’est passé.

On pourrait vous reprocher de sortir du bois en plein milieu d’une campagne électorale féroce entre Eric Ciotti et le maire sortant Christian Estrosi qui est le président du CHU de Nice ?

Je n’interviens pas en fonction du calendrier électoral. Je ne fais pas de politique. Je n’ai aucune intention de nuire au président du conseil de surveillance. Mon unique motivation est de protéger les agents qui font tous un travail de qualité dans des conditions difficiles. Je veux dire aux Niçois et aux Niçoises qu’ils continuent à faire confiance à l’hôpital public.

1. Il est conseiller Santé au Département des Alpes-Maritimes (chargé de mission sur les appels à projets du Département) présidé par Charles Ange Ginésy. 2. Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur. » (article 40 du code de procédure pénale).

Article Nice Matin du 1er février 2026

Article publié le 2 février 2026.


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