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Retraites : le gouvernement menacé par un conclave mort-vivant

Les déclarations de François Bayrou sur l’impossibilité de revenir à un âge légal de 62 ans ont fait capoter les négociations entre syndicats et patronat. La CGT et l’U2P patronale ont claqué la porte, après FO. Et ni la CFDT ni le Medef ne veulent poursuivre dans les conditions édictées par le gouvernement.

Le conclave est mort, vive le conclave ? Pour sa quatrième réunion, jeudi 20 mars, l’instance de négociation voulue par François Bayrou pour réviser et « améliorer » la réforme des retraites de 2023 n’était déjà plus que l’ombre de celle qui avait été lancée à peine un mois plus tôt. Et on a sans doute assisté à la fin des réunions hebdomadaires dont l’idée avait été formulée par le premier ministre, François Bayrou, le 16 janvier, afin d’échapper à une motion de censure votée par les député·es socialistes.

Les négociations sur les retraites pourraient néanmoins renaître sous la forme plus classique de rencontres entre syndicats et patronat, à un rythme et sur les sujets décidés par les partenaires sociaux. Au départ, l’aboutissement des discussions était programmé pour début juin et l’accord, même partiel, aurait dû être soumis au vote de l’Assemblée nationale dans la foulée.

Tout cet échafaudage théorique est à terre. Il a été dynamité par François Bayrou lui-même : le 16 mars sur France Inter, le chef du gouvernement a reconnu qu’il était opposé au retour à 62 ans de l’âge légal de départ. Il a depuis confirmé sa position, mardi à l’Assemblée et mercredi au Sénat, au nom de la rigueur financière.

Une prise de position vécue par les syndicats et la gauche comme une trahison, venant de celui qui avait pourtant certifié que tous les sujets pourraient être mis sur la table au cours des discussions.

Jeudi, pour discuter pénibilité, on ne trouvait autour de la table, côté syndical, que la CFDT, flanquée de la CFE-CGC et de la CFTC. La veille, Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, avait annoncé au « 20 heures » de France 2 que son organisation claquait la porte. Elle emboîtait ainsi le pas à Force ouvrière, qui avait coupé court dès la première réunion du 27 février, sans avoir prévenu personne – il se dit que la commission exécutive du syndicat a mis en minorité son dirigeant, Frédéric Souillot, et son négociateur Michel Beaugas, les contraignant à renoncer aux discussions.

Face à Anne-Sophie Lapix, Sophie Binet a accusé le premier ministre d’avoir « trahi sa parole ». « On a un patronat opportuniste qui profite du contexte géopolitique pour tenter de nous imposer de nouveaux reculs », a-t-elle aussi dénoncé. Elle a appelé les salarié·es à la mobilisation, mais sans réussir à rassembler les foules dans les cortèges de retraité·es CGT, qui manifestaient jeudi un peu partout en France – jusqu’à l’avenue de Ségur (VIIe arrondissement de Paris), devant les bureaux gouvernementaux accueillant le conclave.

Jusqu’à ces derniers jours, les dirigeant·es de la CGT étaient pourtant majoritairement décidé·es à rester dans les négociations, au moins le temps d’obtenir des avancées sur la pénibilité de certains métiers et sur les retraites des femmes, deux sujets également portés par la CFDT.

Mais les prises de position de François Bayrou ont fait voler cette stratégie en éclats. La confédération a lancé mardi une consultation de deux jours auprès de son comité confédéral national, le « parlement » du syndicat dans lequel sont représentées les unions départementales et les fédérations. Le résultat est sans appel : la CGT n’avait plus de mandat pour négocier.
CFDT et Medef stoppent le processus

La CFDT est d’une humeur à peine plus conciliante. Sa dirigeante, Marylise Léon, a rencontré François Bayrou mardi, et est ressortie mécontente de l’entrevue. Le lendemain sur BFMTV, elle a prévenu : si la CFDT, fidèle à son mantra de mener des négociations coûte que coûte, sera bien présente, ce sera surtout « pour dire “on arrête le conclave retraite tel qu’il existe là, tel qu’il a démarré” ». L’idée annoncée était de « se retrouver parmi ceux qui ont envie de travailler » pour « définir des nouvelles règles et des nouveaux sujets ».

En toute logique, le numéro deux de la CFDT, Yvan Ricordeau, était sur la même ligne à la sortie de la rencontre de jeudi. « Le conclave tel qu’il avait été imaginé par le pouvoir politique n’est plus, a-t-il affirmé. Nous avons demandé que les partenaires sociaux reprennent la main pour revoir le pilotage du système de retraite dans son ensemble. »

Patrick Martin a demandé de se concentrer en priorité sur l’équilibre financier à trouver, puis d’élargir le débat au financement de toute la protection sociale, qu’il juge trop déficitaire.

Une poignée de minutes plus tard, dans une chorégraphie savamment minutée, paraissait sur le site des Échos une interview du président du Medef, Patrick Martin, demandant la même chose. « Je l’ai dit au premier ministre en début de semaine, le Medef veut relancer les discussions sur de nouvelles bases », a-t-il annoncé.

Le camp patronal est lui aussi fragilisé. L’Union des entreprises de proximité (U2P), qui représente les artisan·es, les commerçant·es et les indépendant·es, a également claqué la porte mardi. L’organisation dénonce un « jeu de dupes », mais pour des raisons opposées à la CGT et à FO : elle estime que les conditions financières imposent de repousser l’âge légal de départ au-delà de 64 ans, et sait bien qu’elle ne l’obtiendra pas. Son président, Michel Picon, a dénoncé les « gazouillages » autour d’un potentiel « retour à 62 ans », option « suicidaire » à ses yeux.

Patrick Martin a donc demandé de se concentrer en priorité sur l’équilibre financier à trouver, puis d’élargir le débat au financement de toute la protection sociale, qu’il juge trop déficitaire. Il souhaite aussi, et surtout, « que les partenaires sociaux travaillent indépendamment du gouvernement ».
Un « village retraites » qui pourrait s’installer

À la sortie de la rencontre de jeudi, les négociateurs ne voulaient plus entendre parler du mot « conclave » – la désignation officielle de délégation paritaire permanente sur les retraites n’a jamais réussi à s’imposer. Ils ont soufflé l’expression de « village retraites ». Comme s’ils comptaient bien s’installer dans leurs négociations.

De fait, suivre les demandes du Medef et de la CFDT emmènerait les partenaires sociaux désireux de s’entendre bien loin du plan initial de François Bayrou, et tout aussi sûrement au-delà du calendrier qu’il avait en tête. Le premier ministre attendait le vote d’une nouvelle loi avant l’automne, pour passer ensuite aux discussions sur le budget 2026. Il devrait en être pour ses frais.

Quant à savoir si un consensus pourra être trouvé entre patronat et syndicats… Sur le fond des discussions, pour l’heure, rien n’a réellement avancé. Le Medef et ses alliés restent arc-boutés sur leur volonté de freiner les déficits annoncés pour 2030. La CFDT, elle, attend toujours un « bougé » sur l’âge légal, même si elle n’a jamais fait mystère qu’elle se satisferait d’un résultat moins ambitieux qu’un retour à 62 ans. Elle espère encore des améliorations sur la pénibilité et pour les femmes.

Le syndicat a néanmoins affirmé aussi rechercher « un équilibre financier » du système de retraites, selon les mots d’Yvan Ricordeau. Et pour obtenir les faveurs d’une partie des représentants patronaux, il est prêt à réfléchir à des règles de « pilotage automatique », par exemple en le liant à l’évolution de l’espérance de vie.

Cette stratégie est soutenue par la CFE-CGC et la CFTC, mais est à mille lieues d’être embrassée par la CGT – partie pour tenter de durcir le rapport de force – et par FO – plutôt inaudible pour le moment. Pour parachever l’impression de chaos qui pointe, CGT, FO et l’union syndicale Solidaires (représentative dans le secteur public) ont renoncé à venir mercredi à une première réunion portant sur les retraites de la fonction publique, qui devait inaugurer un cycle d’échanges spécifiques.

Faute de perspectives claires pour les semaines à venir sur ces sujets, rien ne dit que le brouillard dans lequel sont plongées les négociations se dissipera rapidement. Et si aucun accord ne vient, la tension politique pourrait reprendre autour de la possibilité pour les socialistes de voter une motion de censure contre le gouvernement. Le délai de grâce que François Bayrou pensait avoir obtenu ne tient qu’à un fil, de plus en plus mince.

Article MEDIAPART du 21 mars 2025

Article publié le 21 mars 2025.


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