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Épisode 2/6 : Le lavandin, une culture sèche qui boit la tasse
Insectes ravageurs, sécheresses plus longues, les conséquences du changement climatique menacent la pérennité des champs de lavandin du plateau de Valensole dont la floraison mauve est mondialement connue.
Valensole, Saint-Jurs et Bras-d’Asse (Alpes-de-Haute-Provence).– « L’amandier que vous voyez là-bas, il a été pris en photo des millions de fois », expose le lavandiculteur Rémi Angelvin, tandis qu’il fait visiter son exploitation sur le plateau de Valensole. Le vieil arbre noueux, vestige d’une culture traditionnelle passée, surplombe un champ de lavandin, ce croisement de la lavande fine et de la lavande aspic cultivée en rang depuis le début du XXe siècle pour les besoins de la parfumerie à Grasse et des fabricants de lessive.
À la mi-juillet, la floraison explose en un mauve éclatant qui attire des dizaines de milliers de touristes du monde entier sur ces terres du sud des Alpes-de-Haute-Provence, smartphone à la main, pour tenter de capturer la magie éphémère de ces champs.
Mais la culture sèche emblématique de ce plateau calcaire et aride, d’une altitude de 500 à 800 mètres, est menacée. Le changement climatique lui pose de nouveaux défis. « En 2022, les grandes zones de production ont amorcé une baisse de leur superficie en lavande et lavandin […], en lien avec la situation des marchés, mais aussi avec l’état dégradé des parcelles dû aux conditions climatiques et aux attaques de ravageurs », résume l’établissement public FranceAgriMer dans une étude publiée début 2025.
Défis climatiques
Des moucherons, les cécidomyies, sont en particulier responsables de mortalités importantes de pieds de lavandin, sur lesquels ils pondent leurs œufs. Le radoucissement de l’hiver favorise leur prolifération. « On manque de froid. Les terres ne gèlent plus dans la durée, ce qui tuait une partie de ces insectes qui s’y logent l’hiver », décrit Jean-Pierre Jaubert, un autre producteur valensolais.
Les lavandins, malgré leur adaptation à l’aridité, sont aussi fragilisés par l’intensification des sécheresses. « Les plantes sont fatiguées. Une pluie par mois et il est content le lavandin, mais en été ça n’existe plus », explique Jean-Pierre Jaubert. Depuis quelques années, les sécheresses estivales ont tendance à s’allonger au-delà des mois d’été, de mai à octobre, même si ce printemps 2025 est un contre-exemple, avec des pluies fréquentes.
Si l’eau vient moins du ciel, elle pourrait être amenée par l’irrigation, pour « recréer les pluies du printemps et les orages d’automne », image Benoît Moreau, directeur développement de la Société du canal de Provence (SCP). La société d’économie mixte délégataire pour la région Paca des aménagements hydrauliques pour l’eau potable, agricole et industrielle a proposé d’étendre l’irrigation sur le plateau vers l’ouest et le nord à la suite de l’été particulièrement sec de 2022.
« Il a été vécu comme une mauvaise surprise. Ce n’était pas arrivé depuis soixante-dix ans. On a vécu ce que le changement climatique sera », expose Benoît Moreau. Prélevée dans l’imposant lac de Sainte-Croix, aménagé sur le Verdon, en contrebas au sud du plateau, l’eau irriguait déjà 3 200 hectares. « 4 000 à 5 000 hectares supplémentaires seront irrigués », informe le représentant de la SCP, moyennant plus de 50 millions d’euros d’investissement, financés par la région, le département, les collectivités et des fonds européens.
Sur l’ensemble de ses projets d’extension, sur les départements des Alpes-de-Haute-Provence, des Bouches-du-Rhône, du Vaucluse et surtout du Var, la SCP prévoit 30 000 hectares à mettre à l’irrigation, principalement de vignes, en plus des 70 000 déjà raccordés.
Résidus de pesticide
Pour les associations environnementales du département, cette proposition résonne comme une mal adaptation impactant la vie aquatique des rivières. « Il faut partager l’eau équitablement entre humains et non-humains », affirme Lou-Anne Buan, chargée de communication à France Nature Environnement 04 (FNE 04), rencontrée le 8 mai à la fête de l’eau, organisée dans la vallée de la rivière Asse, un affluent de la Durance situé en aval du plateau au nord. La baisse de quantité agit également sur la qualité.
« Avec moins d’eau dans les rivières, elle se réchauffe davantage. Ce qui cause des mortalités importantes que l’on a observées sur les truites fario dans le bas Verdon et la Durance. Elles ne peuvent pas vivre dans une eau à plus de 20 degrés », explique Christian Mahut, vice-président de la fédération départementale des associations de pêche et de protection des milieux aquatiques, à côté de son stand proposant un simulateur de pêche à la truite.
La baisse du niveau d’eau dans les rivières du fait des prélèvements humains augmente aussi la concentration des résidus d’un pesticide utilisé massivement dans les parcelles de lavandin dans les années 1960 et 1970, le dichlobénil, interdit depuis 2010. « Il percole dans la nappe et rejaillit dans les sources qui alimentent l’Asse. Il impacte les invertébrés puis toute la chaîne alimentaire », s’alarme le médecin retraité et président de l’association de pêche de la Bléone (un autre affluent de la Durance) Francis Bouvier, à propos du composé cancérigène issu de transformation du pesticide dans les sols.
L’extension du réseau du canal de Provence est d’ailleurs une réponse à cette pollution pour l’alimentation en eau potable de la commune de Valensole. Face aux objections des écologistes, Benoît Moreau se veut rassurant : « Ce que nous prélevons en période de crise ne représente que 3 à 5 centimètres de moins dans le lac de Sainte-Croix », déclare-t-il. En 2022, les réserves de neige avaient particulièrement manqué sur le bassin-versant du lac. Ainsi, il avait connu une baisse historique de 7 mètres par rapport à sa cote prévue pour permettre les activités nautiques proposées aux touristes.
Des prix qui s’effondrent
Reste à savoir si les lavandiculteurs voudront de l’eau. En effet, la crise économique qui frappe leur secteur n’incite pas à se « rajouter ces frais supplémentaires », déclare Rémi Angelvin. « On a fait les choses à l’envers, on a vu les hectares d’un territoire, mais on n’a pas consulté les agriculteurs », critique-t-il au sujet de la démarche de la SCP. À la fin des années 2010, l’augmentation de la demande en huile essentielle a poussé à planter, y compris en dehors des zones historiques du Sud-Est. « Dans la vallée du Rhône et même dans la Beauce. On est entré en crise de surproduction », regrette Rémi Angelvin.
Les arbres, en partie des fruitiers ou des chênes truffiers, font de l’ombre et agissent comme « des pompes à eau et à nutriments ».
L’offre a fini par dépasser la demande et les prix se sont effondrés de moitié. Du fait des impacts naturels et de la conjoncture économique, « entre 2021 et 2023, la production [française d’huile essentielle de lavandin] a chuté de 24 % tout en restant supérieure aux besoins du marché », décrit FranceAgriMer. Les huiles essentielles se négocient actuellement entre 15 et 18 euros le kilo selon FranceAgriMer.
« À 15 euros, cela couvre seulement les frais », affirme Jean-Pierre Jaubert. Les exploitant·es agricoles ont alors tendance à stocker leur produit, qui est impérissable, dans l’attente de meilleurs prix. Et à se diversifier en revenant au blé dur et aux amandiers, mais aussi en cultivant des pistaches, de la sauge sclarée ou du fenouil. Autant de productions qui pourront bénéficier de l’irrigation.
La solution du couvert végétal
À Saint-Jurs, au nord-est du plateau, Yann Sauvaire a diversifié ses productions bio avec d’autres plantes aromatiques, comme le thym, l’immortelle et le romarin. On accède à ses champs par une piste boueuse serpentant au milieu d’une sorte de bocage provençal verdoyant avec vue sur les falaises des contreforts des gorges du Verdon.
Pour rendre ses plantations plus résilientes, il laisse un couvert végétal entre ses rangs de lavandin. La méthode permet de faire baisser la chaleur au niveau du sol et surtout de remettre de la matière organique dans les sols abîmés par les pesticides et le productivisme.
Ces sols restaurés agissent comme une éponge qui garde davantage l’humidité, plus longtemps. Yann Sauvaire a aussi installé des haies « pour créer un milieu qui favorise les auxiliaires », détaille-t-il. Par exemple, les mésanges et les chauves-souris mangent les insectes ravageurs. « Je n’ai jamais arraché une parcelle à cause des cécidomyies », se réjouit-il. Les arbres, en partie des fruitiers ou des chênes truffiers, font de l’ombre et agissent comme « des pompes à eau et à nutriments », poursuit-il.
« L’irrigation est intéressante pour aider à cette transition, pour le démarrage des plantations de haies », affirme Yann Sauvaire. Les méthodes agrobiologiques pourraient mettre tout le monde d’accord. Elles sont soutenues par un programme du parc naturel régional du Verdon et de la chambre d’agriculture intitulé Regain auquel le canal de Provence participe.
Une initiative dont FNE Paca fait la promotion en vidéo. Avec cette mutation, c’est le paysage survendu qui pourrait changer, les allées mauves se rayant de vert herbeux. Un frein pour les lavandiculteurs qui voient défiler les badauds sur leur domaine selon Yann Sauvaire, qui s’interroge : « Comment le rendre instagrammable pour le touriste qui ne s’attend pas à voir ça ? »
Article Mediapart du 29 juillet 2025
Article publié le 7 août 2025.