vous êtes ici : accueil > Divers

Vos outils
  • Diminuer la taille du texte
  • Agmenter la taille du texte
  • Envoyer le lien à un ami
  • Imprimer le texte

Série Parfums d’amertume : Une balade olfactive dans le sud de la France entre parfums envoûtants… et réalités sociales et écologiques invisibilisées. De Grasse à Hyères, c’est toute une économie de la fleur qui, derrière le glamour, cache ses difficultés. Mais beaucoup d’acteurs et d’actrices du secteur tentent de changer les choses.

Épisode 4/6 : Grasse, l’empire décadent du jasmin

À Grasse, le « Jasminum grandiflorum » est célébré et transformé en icône patrimoniale du luxe alors que les champs azuréens se vident. Au milieu des années 2000, elle est relancée localement par une poignée de producteurs qui recrée une filière basée sur l’image.

Grasse, Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes).– Des petites fleurs blanches étoilées dessinées sur les murs des immeubles, l’odeur entêtante dans les rues, les platebandes qui en débordent, jusqu’au plant embaumant qui trône sur le comptoir du bar du coin. Dans les rues de la petite ville azuréenne, difficile d’en douter : à Grasse, le Jasminum grandiflorum est roi. Ici, on l’appelle même « la fleur ». Pourtant, dans les alentours, des champs de jasmin, il n’y en a que très peu.

Dans les allées du Musée international de la parfumerie, une pancarte résume le paradoxe : « Il faut 6 millions de fleurs pour obtenir un seul kilo d’absolue de jasmin », cette matière première essentielle à la fabrication du parfum. Juste à côté, on apprend que cette fleur emblématique du pays de Grasse provient aujourd’hui majoritairement d’Inde et d’Égypte. Le territoire qui l’a rendue mythique dans des créations comme le « N° 5 » de Chanel ou « J’adore » de Dior, n’en cultive désormais plus qu’une infime fraction à l’échelle mondiale.

De 2 000 hectares de fleurs à parfum et 1 800 tonnes de jasmin au début du XXe siècle, le bassin grassois n’en produit aujourd’hui plus qu’une grosse dizaine de tonnes sur une quarantaine d’hectares, selon un rapport de l’établissement public FranceAgriMer de 2023. Et cela, grâce à une quarantaine de producteurs et de productrices regroupé·es dans l’association Les Fleurs d’exception du pays de Grasse.

Capitale à l’odeur d’empire

Dès le XVIIIe siècle, Grasse mêle déjà senteur et savoir-faire. Les hommes et les femmes de la ganterie et de la parfumerie y inventent un artisanat hybride : du cuir odorant, des pommades florales, un métier nouveau qui s’oriente de plus en plus vers la production d’essences destinées à la fabrication des parfums. La distillation se perfectionne, les campagnes s’équipent d’alambics ambulants et un premier écosystème local se tisse autour de la ville.

Mais c’est au tournant des années 1870 que Grasse change d’échelle. La vapeur, l’alcool et les solvants volatils permettent d’industrialiser la production. Les usines remplacent les ateliers, les plaines maraîchères deviennent champs de roses et de jasmin. Cette montée en puissance s’appuie aussi sur l’Empire colonial français.

L’historienne Mathilde Cocoual s’est penchée sur le parcours industriel et colonial de la parfumerie française : « Dès le milieu du XIXe siècle, les grandes maisons grassoises construisent leur fortune en s’implantant dans les colonies : Algérie, Madagascar, Comores, Guyane… » Les productions sont déléguées à des terres conquises et fertiles, à des mains dociles et à très bas coût. Elles sont ensuite acheminées en bateau jusqu’au cœur de l’Empire, dans les usines grassoises qui se chargent de la transformation en parfum et donc en valeur ajoutée.

Mais à la fin des années 1950, le modèle agro-industriel s’effondre. La montée en puissance des essences de synthèse, la concurrence des pays à bas coût – Bulgarie, Ukraine, Inde, Égypte – et surtout la fin des empires coloniaux rendent plus incertain l’accès aux matières premières bon marché. Elles étaient jusque-là largement produites en Algérie, aux Comores et à Madagascar notamment.

Grasse perd peu à peu son avantage agricole mais la ville conserve sa puissance industrielle : ses usines, son savoir-faire en extraction et son réseau mondial lui permettent de rester un acteur clé de la parfumerie, désormais recentrée sur l’assemblage et l’innovation et la haute formulation des cosmétiques.

C’est dans ce contexte que, plus de cinquante ans après le déclin de la filière de production des fleurs à parfum, deux passionné·es, un homme et une femme, qui ont hérité de terres agricoles dans le pays grassois, font le pari de relancer, à bout de bras, une filière de production en agriculture biologique : l’association Les Fleurs d’exception du pays de Grasse naît en 2005.

Quelques hectares pour une culture de niche

Sur les trois hectares de fleurs que comptent les champs de l’Aromatic FabLab, il fait déjà chaud pour un mois de mai. Cet espace est exploité par l’association pour de l’expérimentation et de la production de plants. Armelle Janody, sa présidente, guide les pas des visiteurs et des visiteuses parmi les allées de fleurs encore endormies de l’hiver, situées sur la commune de Mouans-Sartoux, à deux pas des jardins du Musée international de la parfumerie.

En pleine saison de la rose Centifolia, avec d’autres membres de l’association, elle enchaîne pourtant les visites avec des médias internationaux. « Cette association, on l’a pensée comme un espace d’expérimentation, détaille Armelle Janody. Grâce à elle, depuis vingt ans, on a énormément travaillé à développer l’image de la plante à parfum en pays de Grasse qui était vraiment devenue inexistante. »

Au moment de la création de l’association, à part la famille Mul qui a un contrat exclusif avec Chanel depuis 1987, il n’existait presque plus de producteurs de jasmin à Grasse. En remontant l’allée d’hélichryses et de roses qui mène jusqu’aux pieds de jasmin, Armelle Janody raconte les débuts de l’association : « Dans un premier temps, on a vraiment travaillé à faire la promotion de cette activité, malgré les coûts de la main-d’œuvre, malgré la pression du foncier, malgré l’arrivée de la chimie qui était une bonne chose mais qui oubliait un peu le naturel. Tout ça a permis de remettre en selle quelques jeunes producteurs et de créer des premiers contrats de partenariat avec des marques. »

Pas facile quand les aides publiques, largement orientées vers les grandes superficies d’agriculture industrielle, ignorent alors les petites surfaces florales et que les marques, frileuses, hésitent à s’engager durablement auprès de producteurs et de productrices fragiles. Le premier contrat est signé par Carole Biancalana, cofondatrice du collectif, avec François Demachy, parfumeur chez Dior (LVMH), lors du congrès Centifolia de 2006, par le Club des entrepreneurs de Grasse.

De cette rencontre naît un partenariat renouvelable qui lui permet de replanter un demi-hectare (5 000 mètres carrés) de jasmin et un hectare de rosiers. Depuis, le visage de la filière a changé : les producteurs et les productrices sont désormais 43 réparti·es sur 26 exploitations entre les Alpes-Maritimes et le Var et produisent une trentaine de variétés de fleurs, dans le respect d’une agriculture biologique et vivante.

« On milite pour l’agriculture paysanne, c’est-à-dire que l’agriculteur est chef d’entreprise et la terre lui appartient, insiste Laetitia Lycke, directrice de l’association, sous son chapeau de paille. Il faut qu’on puisse en vivre de cette production, c’est pour ça qu’on se bat pour garantir des prix tenables sur le marché. » À Grasse, près de 40 hectares sont cultivés, avec une moyenne de 2 hectares par exploitation.

142 fois plus cher qu’en Égypte

Pourtant, depuis les années 2000, la culture florale ne représente plus que 20 % de l’activité locale de parfumerie, contre 80 % pour la composition aromatique. L’industrie, elle, tient bon : le pôle arômes et parfums de Grasse aligne 70 entreprises et emploie plus de 5 000 personnes.

Les producteurs et productrices des Fleurs d’exception du pays de Grasse ne sont pas dupes : « Les parfumeurs se fourniront toujours en Égypte parce qu’ici on ne sera jamais en capacité de produire autant, reconnaît Geneviève Juge, trésorière de l’association. On n’a plus du tout les surfaces d’antan, on fait un produit très cher, on occupe vraiment une place de niche. »

Avec ses 10 tonnes de jasmin par an, Grasse ne produit que 0,01 % du jasmin destiné à la parfumerie. En comparaison, l’Égypte en produit 60 % et l’Inde 40 %, selon DSM-Firmenich, un géant mondial de la fabrication de produits chimiques dérivés des arômes. Pourtant, sans les fleurs d’Égypte ou d’Inde, pas de parfums fabriqués à Grasse.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’aujourd’hui, les grands industriels ont racheté ce réseau colonial pour continuer de prospérer, explique encore la chercheuse Mathilde Cocoual. Grâce à la main-d’œuvre pas chère et les coûts de production très bas dans les gros pays producteurs, un parfum vendu 80 euros coûte 1,50 euro à produire. »

Alors que le jasmin grassois se négocie autour de 100 euros le kilo, celui d’Égypte se vend pour l’équivalent d’environ 0,70 euro. Soit environ 142 fois moins cher que l’or blanc grassois.

Article Mediapart du 2 août 2025

Article publié le 13 août 2025.


Politique de confidentialité. Site réalisé en interne et propulsé par SPIP.