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Série Parfums d’amertume : Une balade olfactive dans le sud de la France entre parfums envoûtants… et réalités sociales et écologiques invisibilisées. De Grasse à Hyères, c’est toute une économie de la fleur qui, derrière le glamour, cache ses difficultés. Mais beaucoup d’acteurs et d’actrices du secteur tentent de changer les choses.

Épisode 6/6 : Au « Rungis » des fleurs coupées, la délicate question des pesticides

Les professionnels du secteur horticole manipulent tous les jours des fleurs traitées avec des pesticides. L’Anses a annoncé lancer une étude pour compléter les connaissances lacunaires du sujet. Au marché aux fleurs de Hyères, les nouvelles normes créent de l’inquiétude, alors que la concurrence internationale semble incontrôlée.

Hyères, La Seyne-sur-Mer (Var).– À 5 h 30 du matin, c’est déjà l’effervescence au marché aux fleurs de Hyères. Des chariots remplis de pétales de toutes sortes effectuent un ballet incessant, entre les frigos et la salle de vente au cadran. Pour chaque chariot qui arrive, trois vendeurs annoncent la variété et la qualité à plusieurs dizaines d’acheteurs et acheteuses assises dans les gradins face à eux.

Affichés simultanément sur trois cadrans, les prix annoncés diminuent jusqu’à ce qu’une personne se décide à appuyer sur un bouton avec la quantité désirée, parfois en accord avec un correspondant au téléphone. Plusieurs seaux d’alstrœmères orangés, une espèce de lys, viennent d’être vendus à 42 centimes la tige.

Le chariot repart, l’opération a duré quelques secondes. Dans une ambiance frénétique, fleuristes, grossistes ou courtiers achètent des centaines de milliers de tiges en quelques heures : pivoines, anémones, renoncules, ou arums, acheminés le jour même dans le commerce ou expédiés à l’étranger.

Dans ce « Rungis » des fleurs coupées, le plus grand et le plus vieux marché aux fleurs de France, 60 millions de tiges sont vendues chaque année, provenant de 400 exploitations locales. Le département du Var représente à lui seul 60 % de la production française.

Florisud, la marque du marché, permet d’identifier une fleur issue du département, produite selon un cahier des charges qui garantit sa « qualité et sa longévité en vase », mais surtout le respect des « contraintes socio-environnementales françaises ». Comprendre : une utilisation encadrée de produits phytosanitaires, biologiques ou chimiques.

Mais chez les fleuristes de France, 85 % des fleurs vendues proviennent de l’étranger. Pour celles-ci, aucune réglementation n’est imposée. Ainsi, sur une quinzaine de bouquets testés par l’association de consommateurs UFC-Que choisir à l’occasion de la Saint-Valentin en février 2025, tous étaient « contaminés aux pesticides, dont certains interdits en Europe ».

Des contraintes économiques

« Il n’y a pas de cohérence », regrette Marie-Madeleine Bazzano, chargée de mission pour Florisud. Pour éviter une concurrence qu’elle juge déloyale, elle souhaiterait plus de contrôle sur les tiges venues de l’étranger. En France, la protection biologique intégrée, rendue obligatoire en 2014, limite au strict nécessaire le recours aux produits phytosanitaires et valorise les alternatives naturelles comme l’utilisation d’insectes contre les ravageurs.

Ludovic Morel, producteur à Hyères, vient de terminer le gros de la saison, il lui reste deux serres de scabieuses. Devant une armoire attenante à la serre, siglée de logos chimiques, il explique que, comme la majorité des horticulteurs, il utilise encore des pesticides : « Je traite le moins que je peux, et surtout en prévention. On cueille nos fleurs avec les mains, on est les premiers concernés », déclare celui qui emploie trois personnes en plus de lui et sa femme.

Il explique qu’acariens, cochenilles ou mildiou peuvent anéantir un équilibre économique déjà fragile. Pour acheter les produits, il a l’obligation de montrer un passeport nominatif Certiphyto, qui permet le contrôle des molécules présentes, parfois « encore plus contraignant que l’alimentaire ».

« On peut vendre une pomme bio qui est moche, mais une fleur doit être belle », note Lauriane Gilet, propriétaire depuis vingt ans d’un magasin à La Seyne-sur-Mer. Au marché aux fleurs le matin même, elle a négocié d’une main de fer pour pouvoir disposer plusieurs milliers de fleurs fraîches dans sa boutique colorée, qu’elle fait tourner 365 jours par an.

« La mode est au romantique », explique-t-elle en montrant cinq salariées composer des bouquets de pivoines, sans gants. « Demandez à n’importe quel travailleur manuel de porter des gants toute la journée », rétorque-t-elle, en ajoutant néanmoins que l’ensemble de la profession prend plus de précautions qu’avant, en se lavant plus les mains par exemple.

Au marché, tout le monde a entendu parler de la fleuriste Laure Marivain et de sa fille Emmy, décédée d’une leucémie à l’âge de 11 ans en 2022. En octobre 2024, elle a été la première enfant dont le décès a été reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes des pesticides (FIVP), qui a admis « le lien de causalité entre la pathologie [d’Emmy] et son exposition aux pesticides durant la période prénatale ».

Claire Bourasseau, la responsable de l’association d’accompagnement Phyto-Victimes, a aidé à monter le dossier et a mis en place une cagnotte pour la famille : « Les fleuristes manipulent les fleurs à longueur de journée. On ne sait pas bien à quoi ils ont été exposés, surtout celles et ceux qui travaillaient déjà il y a quelques années », explique-t-elle en racontant l’épaisseur du dossier médical à constituer pour prouver les liens entre maladies et expositions auprès du FIVP.

Elle ajoute que les maladies chez les femmes – majoritaires dans la profession – ne s’expriment pas de la même manière que chez les hommes, dont les cancers sont plus étudiés. Plusieurs dossiers similaires sont depuis arrivés sur le bureau de Claire Bourasseau. L’ensemble de la filière est concerné : la vente et la production, mais aussi la manutention, les grossistes, la jardinerie, ou la recherche et le commerce.

Un risque peu étudié

À la suite de l’affaire Marivain, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a été saisie pour étudier le lien entre les pesticides présents sur les fleurs et les maladies. La structure, sous la tutelle de plusieurs ministères, évalue les risques dans les domaines de l’environnement, du travail et de l’alimentation. C’est aussi elle qui délivre les autorisations de mise sur le marché des produits pharmaceutiques, lesquels sont soumis par les laboratoires.

Henri Bastos, directeur scientifique santé travail de l’Anses, fait part des questionnements liés à la future recherche : « Quels sont ces résidus, sur quel type de fleurs, quels types de travailleurs sont concernés ? », et annonce qu’ils commenceront cette année par monter un groupe de travail et un état de l’art de la littérature scientifique. Peu de recherches existent à ce sujet, si ce n’est une étude menée par l’université de Gand (Belgique) en 2018 auprès de fleuristes belges pendant la Saint-Valentin, la fête des mères et la Toussaint.

Les scientifiques ont fait état de la présence de 107 substances différentes sur les bouquets, 111 sur les gants en coton portés par les fleuristes et 70 dans les urines – notamment le clofentézine, acaricide reconnu pour être un perturbateur endocrinien, interdit en 2024 par l’UE.

En France, il n’existe pas de registre des pesticides, ni de registre des cancers, et la protection des données personnelles de santé rend la recherche difficile. Des chiffres sur les cancers existent dans certains départements, extrapolés au niveau national et il n’existe qu’une base de données de pesticides, « insuffisante pour comprendre les expositions des travailleurs et des populations », note Isabelle Baldi, épidémiologiste, médecin spécialisée en santé publique et professeure en santé au travail au CHU de Bordeaux.

La candidate au groupe de travail de l’Anses a travaillé sur la question des pesticides toute sa vie et dénonce une opacité : « Bien que ce manque ait été maintes fois souligné, aucun système n’a été mis en place pour collecter, centraliser et traiter les informations autour des pesticides et donner une image précise des usages. Le secret industriel semble faire obstacle. » Sur plus de 1 000 substances actives mises sur le marché depuis les années 1950, moins de 10 % ont pu être évaluées à ce jour par le Centre international de recherche sur le cancer.

Article Mediapart du 6 août 2025

Article publié le 20 août 2025.


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