vous êtes ici : accueil > Divers

Vos outils
  • Diminuer la taille du texte
  • Agmenter la taille du texte
  • Envoyer le lien à un ami
  • Imprimer le texte

Ses salariés tentent de se syndiquer... et Amazon ferme tous ses entrepôts au Québec

Connue pour ses pratiques antisyndicales, Amazon est sous le feu des projecteurs dans la province canadienne, après avoir décidé d’y fermer ses sept entrepôts de distribution. La Confédération des syndicats nationaux estime qu’il s’agit de représailles à la suite d’une tentative de syndicalisation.

Montréal (Québec, Canada).– La musique qui résonne le long de l’avenue du Mont-Royal, à Montréal, est tout un symbole. La chanson Résiste, de France Gall, accueille les manifestant·es qui se sont réuni·es, samedi 15 février, pour dénoncer les agissements d’Amazon.

Fin janvier, la multinationale américaine a annoncé la fermeture de ses sept entrepôts dans la province, mettant sur le carreau près de 2 000 personnes, et 4 700 selon la Confédération des syndicats nationaux (CSN), puisqu’elle comptabilise les chauffeurs-livreurs notamment, ce que réfute la multinationale. L’entreprise ne quitte pas définitivement le Québec : elle va sous-traiter ses activités.

Au-devant du cortège, Thierry Scarlatos tient fermement une grande bannière sur laquelle on peut lire « Ici, on boycotte Amazon ». Le jeune homme travaillait comme chauffeur-livreur dans un entrepôt Amazon situé à Lachine, un arrondissement de l’ouest de l’île de Montréal. Il raconte que pendant un peu plus d’un an, il a pu observer « un manque de sécurité », « des trousses de secours manquantes », « des coups de pression » sur son lieu de travail.

Félix Trudeau, lui aussi ancien employé, évoque « des augmentations de cadences » et « un taux élevé de blessures ». « À l’instant où on pointe, on s’attend à ce que le travail soit intense et constant. On se sent épuisé », ajoute-t-il. Derrière lui, des dizaines de drapeaux aux logos de différents syndicats québécois flottent dans le vent glacial. Des militant·es tendent des tracts à celles et ceux qui s’engouffrent dans le métro, juste à côté du lieu de rassemblement. Une fanfare dotée de tambours a remplacé la sono.

Plus d’une centaine de personnes se sont rassemblées pour exiger « du respect » de la part du géant américain. Car la décision prise par Amazon de fermer la totalité de ses installations au Québec serait, d’après les employé·es et la CSN, une décision antisyndicale.

Pratiques antisyndicales connues

Mai 2024. Les employé·es de l’entrepôt Amazon de Laval, situé en banlieue nord de Montréal, se dotent d’un syndicat. Leur but : créer une convention collective en négociation avec Amazon. Leurs revendications : passer de 20 à 28 dollars de l’heure, pour s’aligner sur les salaires des employé·es d’autres entrepôts similaires, plus de sécurité et des congés. C’était compter sans l’antisyndicalisme largement documenté d’Amazon à travers différents procès notamment. « On n’a jamais été capables de s’entendre sur rien », dit Caroline Senneville, présidente de la CSN.

Selon elle, la manœuvre de l’entreprise américaine est limpide. « Ils n’ont jamais accepté la syndicalisation. Ils ont toujours dit qu’ils préféraient traiter avec les employés de manière individuelle, que ce n’est pas leur modèle d’affaires. Mais se syndiquer, au Québec, c’est un droit », explique la présidente.

Finalement, Amazon a pris la décision de fermer non pas un entrepôt, mais bien la totalité de ses entrepôts au Québec. Pour Caroline Senneville, le message envoyé est clair : « Vous avez le droit de vous syndiquer, sauf quand vous travaillez pour une multinationale. »

« Je suis en colère, parce que ce qu’il se passe, c’est n’importe quoi. C’est choquant », déplore Thierry Scarlatos. Félix Trudeau, qui a été élu président du syndicat dans l’entrepôt de Laval, se souvient : « On savait que cela allait être difficile, mais on ne s’attendait pas à une lutte prolongée, et encore moins à ce qu’Amazon ferme. » « Je n’ai jamais été autant en colère de ma vie. Cette décision est monstrueuse. On sacrifie l’humain pour la quête du profit », martèle celui qui ne compte pas « abandonner la lutte ».

Le modèle d’entreprise d’Amazon repose sur les bas salaires, la gestion algorithmique, les travailleurs jetables et le contrôle unilatéral du lieu de travail.
John Logan, professeur à l’université de Californie

Contactée par Mediapart pour expliquer les raisons de cette décision, Barbara M. Agrait, directrice des relations publiques pour Amazon, indique plutôt qu’« il s’agit d’offrir le meilleur service possible aux clients, de manière efficace et rentable ».

« Ils ne diront jamais que c’est parce qu’on a tenté de créer un syndicat qu’ils ont tout fermé, car c’est illégal de faire ça. Ce serait avouer un méfait », maintient Caroline Senneville. Selon John Logan, expert du syndicalisme à l’université de Californie à Berkeley, « Amazon résiste à la syndicalisation pratiquement depuis sa création ».

C’est « une question de contrôle, le modèle d’entreprise d’Amazon repose sur les bas salaires, la gestion algorithmique, les travailleurs jetables et le contrôle unilatéral du lieu de travail », dit-il en évoquant les tactiques de l’entreprise pour contrecarrer la syndicalisation, de l’affichage de tracts à la désinformation pure et simple. Logan parle même de « campagne antisyndicale foudroyante qui démontre que la démocratie sur le lieu de travail est sous assistance respiratoire ».

La directrice des relations publiques d’Amazon rétorque que les employé·es de la firme « ont le choix d’adhérer ou non à un syndicat ». Avant d’ajouter : « Ils l’ont toujours fait. Le fait est qu’Amazon offre déjà ce que de nombreux syndicats demandent : un salaire compétitif, des prestations de santé dès le premier jour et des possibilités d’évolution de carrière. »

Un système syndical particulier à l’Amérique du Nord

Thomas Collombat, politiste spécialiste du syndicalisme à l’université du Québec en Outaouais, affirme que l’élément qui faisait peur à Amazon était l’impasse dans laquelle la négociation pour la première convention collective à l’entrepôt de Laval se trouvait. Le dossier s’apprêtait à partir en arbitrage. « Ça aurait été un arbitre qui aurait déterminé la convention en fonction des standards de l’industrie », dit-il. Or, souligne-t-il, « la précarité est au cœur de son modèle. Sans ça, Amazon ne peut pas générer les profits qu’elle génère ».

D’autant plus, rappelle Thomas Collombat, que « le Québec est la juridiction la plus syndicalisée en Amérique du Nord ». Hors de question pour l’entreprise de créer un effet domino. Le professeur explique aussi qu’au Canada, contrairement à la France, « les employeurs n’ont pas l’obligation d’ouvrir leurs livres [de comptes] en cas de plan social ou de fermeture, donc ça devient difficile pour les syndicats de prouver la nature antisyndicale de la décision ». Mais encore plus facile pour les entreprises de fermer leurs portes.

Par ailleurs, « au Canada, la syndicalisation est collective et par établissement. Elle ne se fait pas par employé. Ça pose un défi aux organisations syndicales, qui se trouvent face à des employeurs multinationaux qui disposent de ressources pour être capables de se passer d’un établissement local », ajoute-t-il.

Devant le métro, à Montréal, des pancartes appellent au boycott d’Amazon en soutien aux employé·es licencié·es. Les manifestant·es espèrent aussi un soutien des gouvernements, la mairie de Montréal ayant déjà annoncé qu’elle cesserait ses commandes sur le site web de l’entreprise par solidarité. Les militant·es peuvent difficilement espérer plus de la part de leurs concitoyens. « Les grèves générales politiques sont interdites par la loi. La grève doit être uniquement liée à la négociation d’une convention collective », rappelle M. Collombat.

En attendant, la CSN compte demander au tribunal l’annulation des licenciements collectifs, la réouverture des sept entrepôts et la réintégration des employé·es, en plus des compensations et des indemnités qui s’imposent.

Article MEDIAPART du 25 février 2025

Article publié le 25 février 2025.


Politique de confidentialité. Site réalisé en interne et propulsé par SPIP.