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Licenciements, pressions, discriminations : des militants CGT et Solidaires du géant de la logistique affirment être ciblés en raison de leur mandat. Ces derniers jours, élus syndicaux et militants de gauche ont dénoncé la situation prévalant dans plusieurs entrepôts.
Le président d’Amazon France Patrick Labarre et Anthony Smith, député européen de La France insoumise (LFI), échangeant quelques mots, séparés par un tourniquet en métal : l’image est saisissante. Lundi 16 février, l’élu, inspecteur du travail de profession, avait été invité par les syndicalistes CGT et CFDT de l’entrepôt de Senlis (Oise) pour discuter des conditions de travail des salarié·es et dénoncer des situations de discrimination syndicale.
Anthony Smith était accompagné de la secrétaire de l’union départementale CGT de l’Oise ainsi que de militantes et militants locaux de LFI. Si le député européen avait bien reçu l’accréditation nécessaire pour entrer et était attendu, ce n’était pas le cas du reste de la délégation – Mediapart inclus. Pour elles et eux, pas d’entrée sur le site, « en raison de délais [de prévenance] trop courts ».
Anthony Smith a préféré renoncer à sa visite et aller poursuivre l’échange avec les militantes et militants syndicaux dans leur local. « À Senlis comme sur les autres sites du groupe, nous sommes face à une omerta sur des relations sociales, gérées de manière très violente. Des situations de harcèlement et de discrimination syndicale m’ont été rapportées, je suis ici pour apporter mon soutien à des militants syndicaux courageux », explique le député européen.
Il rappelle que les lobbyistes d’Amazon, depuis 2024, sont interdits d’entrée au Parlement européen, faute d’avoir envoyé des responsables de niveau suffisant pour parler des conditions de travail dans ses entrepôts.
Interrogée par Mediapart, la firme de Jeff Bezos affirme « respecter le droit de chaque salarié d’adhérer ou non au syndicat de son choix et traiter l’ensemble de [ses] collaborateurs de manière juste et équitable ». Comme l’a néanmoins raconté Mediapart plusieurs fois, pour les 25 000 salarié·es en CDI en France, mieux vaut ne pas s’engager dans une organisation syndicale considérée comme trop revendicative. Mieux vaut aussi ne pas s’approcher des militant·es, particulièrement quand on est cadre.
C’est ce que Mehdi* a vécu. Embauché en 2023 en tant qu’acheteur sur le site de Senlis, il a déjeuné peu après son arrivée avec Yassine Bouhadda, secrétaire de la section CGT, qu’il connaît depuis le lycée. « Un de mes managers m’a dit que je ne devais pas “m’afficher avec des représentants du personnel”, ni montrer d’affinités avec eux », raconte-t-il.
Fin 2023, il est mis à l’épreuve par le biais d’un « plan de performance », technique managériale en vogue dans l’entreprise : il dispose de six mois pour démontrer qu’il a amélioré sa « communication verbale et non verbale ». Dans l’intervalle, il rate une promotion.
En mars 2024, son poste est supprimé. Après avoir écarté un licenciement économique, sa hiérarchie envisage un licenciement disciplinaire. Des échanges de courriels à différents niveaux hiérarchiques, que Mediapart a pu consulter, montrent une volonté d’accélérer la procédure car les élu·es CGT et CFDT ont alerté sur sa situation. La direction, qui qualifie le salarié de « proche des syndicats », craint qu’il prenne un mandat syndical et soit légalement protégé.
Le licenciement n’a pas lieu cette fois-là et, un an plus tard, Mehdi obtient la promotion qu’il sollicitait. Mais un responsable des ressources humaines du site indique alors à son manager qu’il devra signer un contrat avec une autre entité juridique, car il est « trop proche des RP [représentant·es du personnel – ndlr] ». « Au moins, en changeant d’entité, il ne pourra plus voter pour eux, donc ils arrêteront de [lui] tourner autour », peut-on lire dans un mail.
Finalement, Mehdi a été licencié en octobre 2025. Il conteste son licenciement aux prud’hommes, accusant Amazon de discrimination. Il a été débouté en référé, la procédure d’urgence, mais une nouvelle audience aura lieu en juin.
Enquête interne
Un véritable plafond de verre se dessine aussi pour les représentant·es du personnel. Ali*, embauché en 2020 à Senlis et devenu cadre en 2021, a été élu de 2021 à 2024 suppléant au comité social et économique (CSE) pour la Confédération autonome du travail (CAT). Il est aussi proche de Karim Belkessa, très actif secrétaire adjoint du CSE, passé de la CAT à la CFDT.
Ali affirme que lorsqu’il a postulé pour une promotion, la direction lui a demandé d’abandonner son mandat d’élu. Après des mois d’hésitation, il a accepté en septembre 2024. Sa promotion a lieu dans la foulée. Il a été licencié pour faute en décembre 2025, notamment en raison de « comportements managériaux inappropriés ».
Les syndicalistes encore en activité racontent aussi des pressions. Le 18 juin 2025, Yassine Bouhadda a fait un malaise. « Celui-ci est intervenu après des échanges avec le directeur des ressources humaines, qui m’avait pris à part en amont d’une réunion, raconte le syndicaliste CGT. La veille, j’avais lancé une procédure pour danger grave et imminent (DGI) dans une zone de l’entrepôt et subi des pressions pour le lever. » Le caractère professionnel de l’accident, contesté par Amazon, a été reconnu par l’assurance-maladie. Le syndicaliste a été arrêté cinq mois.
Un étrange recommandé
Quelques jours avant son arrêt maladie, Yassine Bouhadda a fait l’objet d’une curieuse manœuvre : il a reçu de la part d’Amazon une lettre recommandée avec accusé de réception. Elle ne contenait que trois pages d’informations concernant la mutuelle. Le seul autre élu à être destinataire de cette lettre a été Karim Belkessa, le délégué syndical CFDT. Les deux hommes sont élus au CSE central d’Amazon.
Des rumeurs faisant état d’un possible avertissement le concernant, Yassine Bouhadda s’était méfié et avait filmé l’ouverture du recommandé, dont il avait noté le numéro. Il a par la suite demandé à l’entreprise de pouvoir accéder à son dossier personnel, notamment pour s’assurer qu’il n’avait pas été la cible d’un avertissement sans le savoir. Après des difficultés pour obtenir son dossier, il réussit à le consulter : aucun avertissement.
Mais après de multiples échanges de courriels, le directeur des ressources humaines lui a affirmé qu’il avait en fait bien reçu un avertissement, qui avait finalement été levé. Et cette sanction est censée lui avoir été envoyée par un courrier recommandé, dont le numéro correspond à… celui du courrier qui ne comportait que les banales informations sur la mutuelle.
Yassine Bouhadda soupçonne que son employeur ait voulu laisser une trace dans son dossier, le bordereau de remise du recommandé attestant de la réception du prétendu avertissement. Dans le cadre d’une procédure pour faute, cela aurait pu contribuer à justifier son licenciement. De son côté, la direction dément toute intention de ce type.
À la suite de l’accident du travail de Yassine Bouhadda, le CSE a participé à une enquête conjointe avec la direction portant sur des faits de discrimination syndicale et de harcèlement le visant. Les élu·es du personnel ont conclu que ces faits ont existé. La direction d’Amazon France a, elle, réfuté ces accusations. Le 12 février, le syndicaliste a saisi le conseil des prud’hommes, notamment pour discrimination syndicale et harcèlement discriminatoire en raison de son appartenance syndicale.
« Mise au placard »
L’attitude hostile d’Amazon envers les syndicats ne se limite pas au seul site de Senlis. Jeudi 12 février, un rassemblement s’est tenu à l’initiative de l’union syndicale Solidaires devant le siège d’Amazon France, à Clichy (Hauts-de-Seine), pour dénoncer la répression subie par les membres du syndicat dans plusieurs entrepôts. Marine Tondelier, dirigeante des Écologistes, était présente, ainsi que des militant·es du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de Révolution permanente.
Tatiana Campagne était sur place aussi. Secrétaire du CSE de l’entrepôt de Lauwin-Planque (Nord) et élue au CSE central, elle a été licenciée en août 2025 pour faute grave, en raison de propos tenus sur une messagerie. Son licenciement a été validé par l’inspection du travail. Elle a saisi le ministère du travail pour le contester.
En 2020, en pleine pandémie de covid, Tatiana Campagne avait obtenu en justice la restriction de l’activité des entrepôts aux seules marchandises essentielles. « Après la crise sanitaire, j’ai vécu une véritable mise au placard. Avant de m’engager dans le syndicat, j’avais un poste à responsabilité, avec des tâches variées. J’ai été ensuite cantonnée au seul rangement d’articles, témoigne-t-elle. Après 2020, cette pression s’est accentuée. On m’a par exemple reproché des absences injustifiées, alors que j’étais sur le site. »
D’autres adhérent·es font l’objet de procédures de licenciement. « J’ai assisté l’un d’eux dans le cadre d’un entretien disciplinaire que les ressources humaines ont annulé par manque de faits le justifiant. Le salarié a tout de même reçu une lettre de licenciement pour faute grave, alors que l’entretien préalable n’a pas eu lieu et qu’aucun fait n’a été décrit », dénonce Rita, ex-élue Solidaires à Brétigny-sur-Orge (Essonne).
« Mettre fin à une relation de travail n’est jamais une décision facile à prendre. Tout licenciement est réalisé sur la base de faits avérés et sérieux », répond Amazon. Dans les entrepôts, des salarié·es ont l’habitude de porter leur badge d’accès avec un cordon aux couleurs de leur syndicat. Depuis le licenciement de Tatiana Campagne à Lauwin-Planque, certain·es ont retiré leur cordon violet.
Boîte noire
* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées.
Article Médiapart du 19 février 2026.
Article publié le 19 février 2026.