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La liquidation de l’enseigne de mode, accompagnée d’une reprise partielle, devrait être prononcée le 28 mai
Non, je ne vous en dirai rien. Parce que Jennyfer, ça fait partie de moi, de ma vie. » Cette responsable de magasin refuse toute interview avant le jugement du tribunal de commerce de Bobigny. Les juges doivent décider, mercredi 28 mai, du sort des 220 boutiques de l’enseigne de mode féminine, en liquidation judiciaire depuis le 30 avril. Comme tant d’autres salariés « dans le flou » ou « ne sachant rien de la date de fermeture de leur magasin, ni des adresses qui vont être reprises », Samia, dont le prénom a été changé, préfère taire son émotion « le temps que ça passe ».
Pour le millier de salariés de la chaîne, les derniers jours de Jennyfer sont éprouvants. Mercredi 21 mai, alors que les représentants du personnel négociaient une prime de départ dans le cadre du plan de sauvegarde de l’emploi qui accompagne cette procédure, le personnel en magasin a fait grève. « Parce qu’on est épuisés mentalement », a expliqué Alicia, vendeuse Jennyfer, dans une vidéo relayée sur le réseau LinkedIn. L’ensemble des magasins ont tiré le rideau. « C’est du jamais-vu dans cette entreprise », observe une salariée employée depuis plus de vingt ans.
Repreneurs fragiles
Ce ne fut pas la seule surprise. Quelques jours avant l’examen et l’amélioration des offres initiales de reprise, un sondage réalisé par les représentants du personnel auprès des employés a révélé que « deux tiers d’entre eux ne souhaitent pas faire partie du personnel repris » à la barre du tribunal de commerce de Bobigny, dénombre Myriam Boumendjel, déléguée syndicale CFE-CGC. Et, pourtant, la procédure va déboucher sur plusieurs centaines de suppressions d’emplois. Ce sera une nouvelle casse sociale retentissante, au sein de ce secteur déjà décimé par le licenciement des 2 000 salariés Camaïeu en 2022 et des 680 licenciements chez San Marina, liquidé en 2023. Cette fois, ce sera « probablement 600 à 650 licenciements », regrette cette déléguée syndicale.
Car aucun candidat ne s’est présenté pour reprendre l’ensemble du réseau de succursales Jennyfer et ses 999 employés. Et ni l’offre de Celio, ni celle portée par Salih Halassi, l’actionnaire de Pimkie, rival historiquede l’enseigne, ni celle du groupe breton Beaumanoir ne trouvent grâce aux yeux des salariés. Les deux premiers, qui s’étaient alliés dans un premier temps, ne font plus équipe. Désormais en solo, Celio propose de rependre sept magasins pour les transformer en boutiques Be Camaïeu, que l’enseigne de mode masculine développe. En décembre 2022, pour un montant de 1,8 million d’euros, Celio a racheté le nom Camaïeu, qui avait fermé l’ensemble de ses 550 magasins le 3 octobre 2022, à la suite de sa liquidation judiciaire. Celio, dont le PDG, Stéphane Bismuth, est un ancien dirigeant de Jennyfer, a ouvert ses premiers magasins Be Camaïeu en France en juin 2024, puis en Espagne en mars.
Deuxième candidat à la reprise : Amoniss, holding de l’homme d’affaires Salih Halassi (Pimkie). Vendredi 23 mai, il a « élargi son offre à 48 succursales », soit deux de plus que dans la première version (lorsqu’il était associé avec Celio), et s’est engagé sur « les boutiques affiliées » de l’enseigne qu’il entend relancer, précise une porte-parole. Même si elle permet de préserver plus de 300 postes, dont une partie au siège social de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), cette offre ne soulève guère l’enthousiasme des salariés Jennyfer. Car l’enseigne Pimkie est, elle aussi, dans une situationfragile. L’ancien actif de l’association familiale Mulliez, jusqu’à sa cession en 2023, n’exploite plus que 107 magasins en France. Elle est sortie d’une procédure de sauvegarde en novembre 2024, après avoir fermé une centaine d’unités entre 2023 et fin 2024.
Enfin, le groupe Beaumanoir avait proposé de reprendre 26 magasins Jennyfer. Son offre au soir du vendredi 23 mai n’a pas été précisée. Mais le groupe breton n’a aucunement l’intention de relancer la marque Jennyfer. Ses points de vente alimenteraient uniquement l’expansion de l’entreprise connue pour avoir repris nombre d’enseignes d’habillement à la barre de plusieurs tribunaux de commerce. Dont Morgan, en 2009, La Halle, en 2020 et Caroll en 2021. D’après les données de son site Internet, le groupe fondé par Roland Beaumanoir à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) compte déjà 2 700 magasins dans le monde pour un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’euros. La solidité financière de l’offre Beaumanoir a rassuré les salariés, bien qu’elle soit moins-disante socialement. Mais, au sein des tribunaux de commerce, seuls les critères sociaux seront retenus, rappelle Mme Boumendjel.
Les réticences des salariés Jennyfer s’expliquent aussi par la situation économique très dégradée du secteur. « L’économie fait du sur-place. Le commerce de l’habillement est toujours très fragile », rappelle Gildas Minvielle, directeur général de l’Observatoire économique de l’Institut français de la mode (IFM).
Des salariés démotivés
Le magasin d’habillement est concurrencé par plusieurs variantes du commerce en ligne, circuit qui pèse 29,4 % des ventes, selon l’IFM : l’ultra-fast-fashion à bas prix, dont Shein est le leader, mais aussi la vente d’occasion, dont Vinted est le champion. La seconde main représente désormais 10,9 % des ventes de vêtements en France. Dès lors, exploiter un magasin en France – au milieu de 20 000 autres boutiques d’habillement – est un défi. « Il y en a trop. Donc les fermetures de magasins continuent », conclut M. Minvielle. Depuis celle de l’enseigne Camaïeu en octobre 2022, le commerce français de l’habillement a affronté de nombreux plans de suppressions d’emplois, précisément à la suite de procédures collectives. Et rares sont les entreprises à être clairement hors d’eau. Le réseau Minelli est en train de s’effriter. Beaucoup des 47 magasins qu’exploitait le chausseur fin 2023 sont en train de basculer sous la domination Mes Demoiselles, après la reprise de l’enseigne en janvier 2024, à la barre du tribunal de commerce de Marseille, au prix d’environ 400 licenciements. Et Naf Naf a demandé son placement en redressement judiciaire, au tribunal de commerce de Bobigny, le 21 mai, pour la troisième fois en cinq ans. Dès lors, beaucoup des salariés Jennyfer sont, par avance, démotivés.
« “Faites-nous partir”, nous disent-ils, en s’interrogeant sur ce qu’au fond ils gagneraient à être repris », rapporte Mme Boumendjel. D’autant que les conditions de travail dans un magasin d’habillement sont souvent jugées difficiles. « Ce ne sont plus des métiers qui font envie, formule Marie Arvy, conseillère en reconversion et fondatrice du cabinet Entre2job.com. Les horaires de travail incluent les week-ends. La fonction de vendeur, qui s’exerce debout, est éprouvante. Et les salaires sont bas. » Et, bien que le secteur soit encore en pénurie de vendeurs, beaucoup espèrent se reconvertir à l’occasion de leur licenciement. Quitte à tourner la page Jennyfer, le trublion qui avait séduit les 8-16 ans, celles qu’on appelait les « lolitas »dans les années 1990. L’adolescente de 2025 achète désormais, beaucoup, sur l’appli Shein.
Article Le Monde du 28 mai 2025
Article publié le 28 mai 2025.